Rencontre avec Marc HERCEG

A gauche : Dominique Janicaud (1937-2002), à droite : Jean-François MATTEI
A gauche : Martin Heidegger, à droite : Philosophe pensant
Marc HERCEG

DIALOGUE PHILOSOPHIQUE
AUTOUR DU LIVRE : LE SOUCI DE LA MÉTAPHYSIQUE (Editions Ovadia)
MONIQUE MARTA – MARC HERCEG


- Bonjour Marc Herceg. Avant de commencer notre dialogue philosophique, voudriez-vous bien vous présenter ?

- Faut-il avoir connaissance de certains éléments biographiques pour aborder la pensée d'un philosophe, pour comprendre sa pensée, pour l'aimer peut-être ? Je ne crois pas. La philosophie est précisément la tentative pour dépasser la dimension biographique, en cherchant à inventer une pensée vraiment libre, qui s'appuie sur la raison, la sensibilité, les connaissances, le travail de la compréhension et de l'analyse, les valeurs et les idéaux. La philosophie n'est pas la littérature ou la poésie.
   Mais il est évident que personne ne peut jamais dépasser la biographie. D'où l'on vient, comment l'on a découvert soi-même la philosophie, ce que l'on a vécu, les joies, les peines, les souffrances, les maladies, le chagrin des disparitions, les échecs, les réussites, les amours, les amitiés, les rencontres, tout ce qui fait une vie humaine si courte et si fragile. Affirmer le contraire serait absurde. Il faut seulement prendre soin que la connaissance de certains éléments biographiques ne trouble pas la découverte de la pensée philosophique. C'est important de garder à l'esprit la dimension de liberté et celle d'universalité de la philosophie.
   Né à Nice, j'ai effectué mes études secondaires dans cette ville, au Lycée Masséna. La philosophie a été pour moi, très tôt, une grande passion. Cette passion a orienté tout mon parcours scolaire et universitaire : classes préparatoires littéraires (Hypokhâgne et Khâgne) au Lycée Masséna, puis études de philosophie à l'Université de Nice. Reçu à l'Agrégation de philosophie en 1986, j'ai poursuivi mes études avec un DEA, puis un Doctorat de philosophie soutenu avec succès en 1999. J'ai réalisé ensuite des publications scientifiques dans le prolongement de mes recherches doctorales, et accompli un Post-doctorat à l'Université de Provence. J'ai obtenu alors la Qualification aux fonctions de Maître de conférences par le Conseil national des Universités. A partir de ce moment, mes travaux philosophiques ont suivi un chemin plus personnel, jusqu'à la parution de mon livre Le Souci de la métaphysique.
   J'ai enseigné la philosophie à plusieurs niveaux différents. Actuellement, j'enseigne la philosophie en classes terminales dans un Lycée d'Avignon. Outre la philosophie, mes centres d'intérêt sont nombreux : les arts, la musique et la peinture en particulier, l'actualité (que je suis avec un grand intérêt), le sport (le vélo et la natation), les sciences, la littérature et la poésie, la nature... Certains lecteurs m'ont dit que Le Souci de la métaphysique dévoilait beaucoup de choses de mon caractère, de ma personnalité, bien plus que ces quelques éléments biographiques !

- Ecrire un livre sur la métaphysique alors que celle-ci est la mal-aimée de la philosophie, n’est-ce pas un défi de votre part ?

- La métaphysique est mal-aimée par la philosophie actuelle. Il y a même, depuis longtemps, un profond rejet de la métaphysique par la philosophie. Cependant, nous nous rendons compte aujourd'hui que nous ne pouvons pas nous passer d'une dimension métaphysique. Il est impossible pour nous d'en rester seulement au monde visible, sensible, matériel, concret. Pour donner du sens à nos vies individuelles, pour orienter l'action collective, il faut que l'homme puisse tourner son regard vers la transcendance. Il faut qu'il puisse avoir une expérience spirituelle. Il faut qu'il puisse avoir la conscience et le respect de ce qui le dépasse. Avec patience et mesure, mais aussi avec hésitation et conviction, nous devons préserver l'inquiétude métaphysique. Nous devons la réaffirmer. Il ne s'agit pas de revenir à la métaphysique ancienne, qui a montré sa grandeur et ses limites. Il s'agit de réaffirmer l'inquiétude métaphysique, afin d'inventer une métaphysique nouvelle pour aujourd'hui et pour demain. Mais comment procéder ? Il faut explorer des chemins, envisager des voies possibles, écouter la parole de maîtres qui sont les témoins de l'inquiétude métaphysique. Dans mon livre, j'étudie deux chemins différents. Je cherche à les suivre, à les décortiquer, à les mettre en discussion. Ces chemins sont ceux de deux grands philosophes français contemporains, Dominique Janicaud et Jean-François Mattéi, qui ont choisi, chacun à sa manière, de réaffirmer la nécessité de préserver l'inquiétude métaphysique. Selon moi, ces deux chemins, qui à la fois s'excluent et se complètent, sont peut-être les deux seuls chemins possibles pour la métaphysique aujourd'hui.

- A la lecture de votre ouvrage, Le Souci de la métaphysique. Trois études sur Dominique Janicaud et Jean-François Mattéi (Éditions Ovadia, Nice, 2013), je n’ai pas eu de mal face à votre analyse de la pensée de Jean-François Mattéi ; en revanche Dominique Janicaud m’est beaucoup plus difficilement accessible. Pourriez-vous notamment préciser ce que le philosophe entend par les notions de «contiguïté et de réconciliation», qui semblent au centre de sa pensée ?

- Vous dites que vous n'avez pas eu de mal avec la pensée de Jean-François Mattéi. Je crois comprendre pourquoi. La pensée de Mattéi est comme prise dans un seul élan. Elle est le fruit d'une grande indignation. C'est un philosophe brillant et passionné. Sa pensée est à la fois puissante et très profonde. Mais à mon tour de vous poser une question. Je me demande ce que vous avez pensé de la thèse principale de Mattéi : la crise de l'identité culturelle européenne vient de la perte de la métaphysique. Son analyse vous a-t-elle convaincue ? Sa position vous semble-t-elle juste ? Connaître vos impressions de lecture m'intéresserait au plus haut point. Dites-moi les choses de façon sincère.
   Quant à la pensée de Dominique Janicaud, votre question est compliquée. Elle interroge tout le parcours de Janicaud. Cela m'inquiète. Janicaud avance par étapes : sa pensée est pleine de nuances et de délicatesse. C'est un philosophe subtil et très novateur. Le second chapitre de mon livre est consacré à la pensée de Janicaud. Je vais essayer de vous répondre longuement, en expliquant les choses de manière différente.

- Je vous écoute avec attention. Ne vous inquiétez pas. Nous avons tout le temps nécessaire devant nous.

- Pour comprendre la pensée de Janicaud, il faut partir de la pensée du philosophe allemand Martin Heidegger. Le point le plus important, c’est que Heidegger affirme un dualisme, que Janicaud va critiquer et nuancer, pour inventer ce qu’il nomme la pensée de la contiguïté.
   En effet, il y a chez Heidegger un dualisme profond. Ce dualisme est le suivant. D’un côté, nous trouvons le monde de l’économie, le monde des sciences et des techniques, le monde dominant, extrêmement puissant. Ce monde dirige tout, détruit tout, et en même temps, il nous apporte le confort, les remèdes, la sécurité, la force. C’est la pensée dominante, la pensée calculante, dit Heidegger. Ce monde, c’est le plus grand danger, qui nous mène à la perte du sens, au nihilisme, à la destruction de la planète et des hommes. Heidegger est un philosophe très pessimiste. Il cherche à suivre et à examiner en détail l’histoire de la pensée occidentale. Il veut comprendre comment la formation de la rationalité, en Grèce ancienne, aboutit à un système de domination et de puissance, un système de maîtrise de la nature et de maîtrise des hommes, qui produit le monde unifié qui est le nôtre aujourd’hui. Selon Heidegger, il y a eu une progression continue et irréversible, visant à instaurer une domination de plus en plus systématique, efficace et puissante.
   Cependant, face à cette dimension dominante, Heidegger a tenté de dégager une autre dimension, une dimension réservée, retenue, impensée, celle d’une expérience non dominatrice des choses et du monde, dimension fragile, énigmatique, dimension difficile à définir, parce que nous sommes toujours pris et enfermés dans le langage de la dimension dominante. Heidegger nomme cette dimension réservée la pensée de l’être, la pensée méditante. Janicaud parle aussi de Secret ontologique, ou de l’Énigme de l’être. La pensée méditante n’interroge plus seulement ce qui existe, les « étants », mais elle pose la question de l’être, la question de savoir pourquoi les étants « sont », ce qui les fait « être ». Heidegger considère que la pensée méditante est l’unique remède dans notre monde où le rationnel dominant se renverse tous les jours, et de plus en plus fortement, en irrationnel, produisant partout des crises, des catastrophes économiques et écologiques, des guerres, des famines, jusqu’à l’apocalypse toujours possible, et toujours plus proche de nous.
   Par rapport à cette position générale de Heidegger, résumée ici à grands traits, on peut dire que Janicaud adhère sans hésitation au dualisme de la pensée calculante et de la pensée méditante, à l’opposition entre la dimension dominante de la technoscience planétaire et la dimension réservée du Secret ontologique. Seulement, Janicaud procède à un examen critique, et il formule un certain nombre d’objections fondamentales. L’objection la plus importante soutient que Heidegger et ses disciples ont tendance à exagérer le dualisme, pour aboutir à une séparation radicale entre les deux dimensions. Ce qui conduit à dévaloriser la rationalité scientifique et technique, la pensée calculante, pour la rejeter comme le plus grand mal. Et ce qui conduit, à l’inverse, à valoriser la pensée de l’être, la pensée méditante, l’expérience de l’Énigme ontologique, pour la considérer comme l’unique bien. Or, selon Janicaud, le durcissement du dualisme aboutit à l’incompréhension entre les deux dimensions, et à une impasse. D’un côté, on ne cherche plus à comprendre le monde dominant que l’on condamne en bloc. De l’autre côté, la pensée méditante devient si lointaine qu’elle semble indicible et inaccessible.
   Refusant alors cette position qu’il juge dangereuse et stérile, celle d’un dualisme durci jusqu’au face-à-face, Janicaud va proposer deux grandes orientations. Celle de la pensée de la contiguïté et celle de la rationalité nouvelle.
   Au fond, le problème essentiel de Janicaud est celui des articulations. Dès son premier article en 1976, « L’apprentissage de la contiguïté » (Critique, juin-juillet 1976, repris dans À nouveau la philosophie, Éditions Albin Michel, Paris, 1991), il se demande comment trouver des articulations pour s’ouvrir à l’Énigme de l’être, sans rejeter la pensée dominante, ou sans se sentir déchiré entre les deux dimensions, hésitant toujours entre la pensée calculante et la pensée méditante, entre la technoscience planétaire et le Secret ontologique. D’où la nécessité de la contiguïté. Ce mot-clef désigne la vertu apaisante et conciliante de ce qui se touche sans se confondre, en acceptant la proximité, le voisinage, le contact (du latin contingere, se toucher, être en relations étroites). La pensée de la contiguïté de Janicaud désigne une tâche nouvelle, mais profondément inspirée par la pensée de Heidegger. Il s’agit de chercher des passages, des entrecroisements, des articulations entre les deux dimensions. Janicaud soutient qu’il faut s’inspirer de l’exigence de Hegel, celle de « concevoir ce qui est », pour comprendre le monde dans lequel nous vivons, ce qui a toujours été la tâche de la philosophie. Mais en même temps, il soutient qu’il faut aussi s’inspirer de l’exigence de Heidegger, celle de « penser ce qui se réserve », pour être sensible à l’Énigme de l’être, et rechercher dans nos vies la pensée méditante et non dominatrice. Heidegger avec Hegel, donc.
   Pour cela, Janicaud veut promouvoir une rationalité nouvelle. La pensée de la contiguïté de Janicaud réaffirme l’importance de la philosophie, l’objectif d’une pensée rationnelle et critique pouvant traiter, par exemple, des questions éthiques et politiques que Heidegger n’avait jamais pu envisager. Cette rationalité nouvelle est fondée sur ce que Janicaud nomme la « diacritique », c’est-à-dire la critique en tous sens, autant au niveau de la pensée méditante que de la pensée calculante, jouant l’une avec l’autre, l’une contre l’autre, et retournant aussi la critique contre elle-même. La pensée de la contiguïté exige une rationalité critique et non dominatrice. Son but n’est pas de réconcilier les deux dimensions, de les unir, parce qu’il y a un aspect inconciliable, conflictuel, entre le dominant et le réservé, qui ne peut jamais être tranché ou dépassé. Nous pouvons seulement penser les deux dimensions, assumer le conflit, en essayant de vivre lucidement la coexistence. Nous avons besoin des deux dimensions. Nous avons les deux dimensions en nous, malgré leur aspect inconciliable et conflictuel. Nous vivons dans cet inconfort. Telle est la pensée de la contiguïté, l’intuition fondamentale de Janicaud, sa contribution à la critique de la pensée heideggérienne. Il ne s’agit pas de réaliser une synthèse ou une nouvelle totalité. Il s’agit de permettre à la dimension dominante et à la dimension réservée de vivre ensemble et de cohabiter. Il s’agit d’imaginer un partage nouveau pour notre présent, plus vivable et plus heureux.
   Cette pensée de la contiguïté me semble pour nous, aujourd’hui, une pensée très riche et très éclairante. Janicaud va l’approfondir, et il va développer, dans les dernières années de sa vie, ce qu’il appelle l’intelligence du partage.

- Précisément, que faut-il entendre par « intelligence du partage » ? Cette notion, énigmatique et séduisante, est difficilement accessible pour moi, mais elle me paraît au centre de la pensée de Janicaud, en particulier lors des dernières années de son parcours philosophique.
 
- En effet, c’est dans son dernier livre, publié à titre posthume en 2003, Aristote aux Champs-Élysées. Promenades et libres essais philosophiques (Éditions Encre Marine, La Versanne, 2003), que l’on trouve le développement le plus complet concernant l’intelligence du partage. Dans ce texte, Janicaud cherche à déplacer, à transformer, voire à renverser le sens de notre intelligence. L’intelligence n’est plus simplement la maîtrise des êtres et des choses, elle n’est plus simplement une force ou un pouvoir. L’intelligence apparaît aussi à un niveau « plus essentiel, plus vital et plus intime ». L’intelligence, dit Janicaud, renvoie toujours à une entente. L’intelligence est ici conçue au sens de l’intelligence de l’être, une sympathie élémentaire qui nous met en relation avec les choses et les êtres. Dans l’intelligence du partage, il y a une dimension d’ordre spirituel, la recherche d’une sagesse.
   Ce que Janicaud entend par l’intelligence du partage peut se présenter de la façon suivante : nous devons assumer la rationalité qui est notre lot, la rationalité que nous avons en partage, pour le meilleur et pour le pire, tout en conservant le sens de l’Énigme, le souci de la métaphysique, mais sans répéter les grandes constructions métaphysiques de l’histoire de l’Occident, qui ont montré partout leurs limites. L’intelligence du partage est une nouvelle rationalité critique, qui accepte notre finitude, notre destin d’êtres finis, renonce aux mirages métaphysiques et aux promesses théologiques, rejette le fantasme de la puissance. Ce que Janicaud exprime en ces termes : il s’agit pour nous « de désirer une forme d’intelligence, et d’en être comblé, sans présupposer l’idée (ou le mythe) d’une maîtrise intégrale et absolue du réel ». Le nouveau partage, la nouvelle intelligence de notre partage, est avant tout dirigé vers un avenir meilleur. Que nous dit l’intelligence du partage ? Janicaud répond : « Finitude humaine, limitation planétaire ». Renoncer à « l’illusion d’une maîtrise intégrale ». Ne plus viser « une domination intégrale de la nature et du cosmos ». Enfin, et surtout, faire de la question de notre destin la question la plus urgente et la plus grave : « la survie d’une humanité digne de ce nom sur une terre sauvegardée ».
   Je me rends compte que j’ai été un peu long. Il faut m’excuser. Est-ce que tout ce développement vous permet de mieux comprendre le chemin de Janicaud, de la pensée de la contiguïté à l’intelligence du partage ?

- Je suis allée plus avant dans la pensée de Janicaud grâce à vous. L’opposition qu’il fait entre la dimension «dominante» et la dimension «réservée» est intéressante ; surtout lorsqu’il aborde la notion complexe de « relation de contiguïté », qui se présente comme «l’édification d’un savoir philosophique de type nouveau », avec l’aide de la diacritique. J’ai aimé sa remise en question du temps comme temps quantitatif et temps qualitatif, le temps étant pour lui «l’irruption incessante de temporalisations» ; temps pensé à partir de notions comme celles de temporalité, rythme, style, de «chassé-croisé entre identité et différence». Là est la pensée du partage temporel. Là est l’intelligence du partage, faite d’ouverture aux possibles, rythmes, entente avec le monde, sympathie et complicité. J’aime aussi, chez Janicaud, ce refus de la métaphysique dans ses excès ; mais la nécessité qu’il y a de garder le souci de la métaphysique ; le respect qu’il a pour le « méta ».
Noblesse de Janicaud dans l’acceptation du Destin (qui n’est pas une résignation), renonçant aux mirages métaphysiques et aux promesses théologiques. Noblesse par cet idéal de la vie de l’Esprit, esprit toujours en éveil, «ouvert à l’intelligibilité du réel et à ses tours imprévus». L’intelligence du partage permet de sortir du nihilisme. Il s’agit de se « redomicilier » au domicile de notre finitude. Là est la réconciliation.

- Vous avez parfaitement compris la pensée de Dominique Janicaud. Vous parvenez même à l'exprimer d'une façon personnelle et profonde. Votre analyse est passionnante pour moi. Il m'a toujours semblé que la pensée de Janicaud avait une puissante dimension poétique. Ce philosophe était un grand lecteur de poésie et de littérature. Le jour même de sa mort, il lisait Amers de Saint-John Perse, l’un de ses poètes préférés.
 
- Pour ce qui est de la pensée de Mattéi, je ne trouve pas qu’elle soit très originale lorsqu’il dit que nous vivons une crise globale, correspondant à un épuisement de la culture européenne depuis longtemps liée à la métaphysique. Cela me paraît une évidence. En revanche, son approche de la culture européenne me paraît plus intéressante : elle tiendrait toute chose à distance «pour mieux en discerner le sens ». Angoisse et confiance, échec et victoire la caractériseraient. De même que le dépassement de soi et la dénonciation de la barbarie. L’Europe aurait «la nostalgie d’un monde qu’elle a créé et dans lequel elle ne se reconnaît plus». L’oubli de la métaphysique lui donne désormais un regard vide. La perte de son aura entraîne une crise du sens et une véritable destruction du monde. On assiste à un  déclin de l’Europe sur le plan politique comme sur le plan moral. Et, dans l’art, on est passé du cultuel au culturel. Dieu étant absent, il y a un vide intérieur, une grande « désolation spirituelle ». Un retour à la transcendance pourrait seul résoudre la crise et le déclin.
J’aime lorsque Mattéi dit que la connaissance de nous-mêmes est permise par celle de l’autre, que l’échange des regards entre deux personnes engendre un dépassement vers le lointain, vers l’Idée, Dieu étant origine et fin du regard. «La parenté de l’Idée et de l’âme est si étroite, dit-il, que la suppression de la première entraîne la disparition de la seconde ». J’aime quand, faisant référence à Saint Paul ou Saint Augustin, il parle de «l’homme intérieur» ; et cette image de l’Étoile, qui ouvre à l’universel… « L’origine stellaire des âmes, poursuit-il, se dévoile dans le désir qui les pousse à parcourir le monde » (cf. le dialogue de Platon intitulé le Timée).

- Je souhaiterais vous poser une nouvelle question. Je me demande ce que vous pensez de l'idée même de souci de la métaphysique, au double sens de critique radicale et de renouveau de la métaphysique. L'ambition de mon livre n'est pas seulement de réfléchir sur la pensée de Dominique Janicaud ou sur celle de Jean-François Mattéi, c'est de faire jouer ces deux pensées ensemble, c’est de les faire dialoguer, c’est de montrer que le chemin de la nouvelle métaphysique selon Mattéi, et le chemin du maintien de l'inquiétude métaphysique sans les excès de la métaphysique selon Janicaud, sont peut-être les deux seuls chemins possibles de la métaphysique pour aujourd'hui et pour demain. Notre tâche est double. Nous devons avancer et progresser, ne plus admettre les croyances métaphysiques sans les soumettre à une critique radicale ; mais en même temps, nous devons continuer la métaphysique, pour aller vers un renouveau de la métaphysique. Nous avons besoin d'une métaphysique pour le XXIe siècle. Car un homme qui aurait perdu toute métaphysique ne serait-il pas devenu, par là même, un homme au regard vide ? Cette métaphysique à venir, cette inquiétude métaphysique dont nous avons besoin, nous devons y penser et y travailler en nous appuyant sur des grands témoins du souci de la métaphysique, mais aussi en vivant et en réfléchissant sur le monde qui nous entoure. C'est vers ce chemin patient et interrogatif que cherche à nous engager mon livre. Qu'en pensez-vous ?

- Je pense que l’Homme a besoin de la métaphysique pour donner un sens à sa vie ; pour que la statue n’ait plus le regard vide. Certes, nous ne sommes plus innocents et devons tenir compte de ce que la science nous a appris, nous sortant de l’obscurantisme. Mais croire à un idéal, c’est apprendre à voir plus loin que soi et donc à mieux voir l’autre, à s’interroger sur l’Autre, qui demeure inaccessible en son état transcendant, que l’on peut approcher pourtant dans le regard d’autrui.
« Pour bien voir une chose, il faut en faire le deuil », écrit Christian Bobin (La Lumière du monde, Éditions Gallimard, Paris, 2001). Peut-être en est-il de même pour la métaphysique. Dominique Janicaud et Jean-François Mattéi sont là, avec vous, Marc Herceg, pour nous le rappeler...
A ce propos, comme je l’ai fait pour Janicaud, je voudrais vous poser une question sur Mattéi. Pourriez-vous me dire ce qui vous semble le plus essentiel dans la pensée de Mattéi ?

- Vous me demandez ce qui me semble le plus essentiel dans la pensée de Jean-François Mattéi. J’ai envie de vous répondre : l’essentiel dans cette pensée, ce n’est pas tel ou tel thème, tel ou tel concept, telle ou telle analyse, telle ou telle position philosophique. L’essentiel, c’est plutôt le mouvement même de la pensée de Mattéi. L’essentiel, c’est ce que j’ai appelé le souci de la métaphysique, et comment ce souci s’exprime, avec une profondeur exceptionnelle, dans l’ensemble de son œuvre. Mattéi est certainement l’un des plus grands penseurs de la métaphysique aujourd’hui. Etudier sa pensée, c’est faire l’expérience du souci de la métaphysique, dans le double sens de sa critique radicale et de son renouveau. Mais comment étudier cette pensée ? J’ai proposé de le faire à partir d’un examen détaillé du maître ouvrage paru en 2007, qui résume et approfondit tout son parcours philosophique : Le Regard vide. Essai sur l’épuisement de la culture européenne (Éditions Flammarion, Paris, 2007). Mon projet avait deux aspects. Il s’agissait d’abord de mieux comprendre la pensée de Mattéi, c’est-à-dire de décortiquer tous les éléments de la recherche métaphysique qui caractérise son ouvrage majeur. Avec la minutie de l’horloger, j’ai tenté de démonter, une par une, les pièces du mécanisme formé par la pensée philosophique ; puis j’ai posé ces pièces, l’une après l’autre, devant le regard critique, jusqu’à risquer quelques arguments, et avancer un certain nombre d’objections. Entrer dans la recherche métaphysique de Mattéi, et engager le dialogue avec lui, au cœur même de la métaphysique et de son souci, c’était cela l’essentiel pour moi.
   Le second aspect de mon projet consistait à suivre comment la pensée de Janicaud et celle de Mattéi s’opposent, mais aussi se complètent et se répondent. Le dialogue entre les deux philosophes dure à travers un temps très long, et il se poursuit même à travers la mort. Ainsi, en 2010, Mattéi souligne fortement que Janicaud fut à la fois pour lui « un maître et un ami ». Ce dialogue entre les deux philosophes m’a passionné, et je crois qu’il est aussi essentiel. Pour le dire très vite, Janicaud cherche et éprouve le souci de la métaphysique à partir de l’immanence, de la finitude, de la différence, du destin, et de l’intelligence. Tandis que Mattéi cherche et éprouve le souci de la métaphysique à partir de la transcendance, du Bien, de l’Un, de la dialectique du proche et du lointain, et de l’harmonie du monde. L’essentiel était donc de suivre ces deux chemins de la métaphysique, afin de respecter et de comprendre ces deux voies très différentes, mais qui forment certainement pour nous, aujourd’hui, les deux grands chemins possibles vers la métaphysique et son souci, les deux chemins qu’il faut nécessairement explorer, si l’on prend au sérieux l’exigence même du souci de la métaphysique.
   Le point de départ est l’ouvrage commun paru en 1983 : La Métaphysique à la limite (PUF, Paris, 1983, réédité sous le titre : Heidegger et la Métaphysique à la limite, Éditions Ovadia, Nice, 2010). C’est le moment où les deux philosophes se rencontrent et décident d’écrire un livre ensemble. C’est le moment où le dialogue commence. Saisir ce moment privilégié est l’enjeu du premier chapitre de mon livre. Le titre lui-même est très important, parce qu’il peut s’entendre en deux sens. Le premier sens est négatif : la métaphysique est « à bout », « à la limite », et il faut passer à autre chose. Mais le titre peut aussi s’entendre dans un sens plus profond, qui correspond mieux à notre expérience : « la métaphysique malgré tout », « à la limite, oui, la métaphysique, parce qu’il n’y a pas d’autre forme de philosophie possible ». Ce sens concessif doit nous servir de guide, dans la mesure où il permet, à la fois, une critique rigoureuse de la métaphysique et de ses excès, et une ouverture vers l’avenir, un cheminement vers un renouveau de l’inquiétude métaphysique. Or, dès le départ, les deux philosophes s’engagent dans deux voies très différentes. Janicaud s’interroge sur la rationalité et ses possibles. Mattéi questionne l’origine et le commencement, à travers la figure immémoriale du chiasme, cette articulation en forme de croix accordant le haut et le bas, la gauche et la droite, la terre et le ciel, les hommes et les dieux. Dans le premier chapitre de mon livre, j’ai cherché à observer la naissance du souci de la métaphysique pour chacun des deux philosophes, et comment le dialogue s’engage entre eux autour de ce souci, à partir de deux chemins très différents.
   Vingt-cinq ans plus tard, paraît le maître ouvrage de Mattéi, Le Regard vide, où il présente et approfondit toute sa recherche métaphysique. Le troisième chapitre de mon livre est consacré à la pensée de Mattéi. Sa thèse principale peut se présenter de la façon suivante. Mattéi soutient que l’identité culturelle de l’Europe est essentiellement métaphysique ; et il affirme que la crise actuelle de l’identité européenne vient précisément de la perte de sa dimension métaphysique. Autrement dit, nous ne sortirons jamais de la crise majeure qui est la nôtre sans la métaphysique, ou contre elle. Mattéi appelle donc à un renouveau de la métaphysique. Cependant, pour que ce renouveau se réalise, il faut la critique radicale de la métaphysique ancienne et de ses excès, mais aussi l’acceptation tout aussi radicale des valeurs de l’identité culturelle de l’Europe, et enfin la confiance retrouvée dans la création et l’innovation métaphysiques. Le chemin dans lequel s’engage Mattéi veut la réconciliation de l’Europe avec elle-même. Il veut la réconciliation de l’homme avec la transcendance. Il veut la réconciliation avec le passé et le futur, la réconciliation avec le proche et le lointain. Ce chemin est assurément une voie étroite et difficile.
   Il est possible de donner une idée des grandes lignes de la pensée de Mattéi, en s’appuyant sur un modèle hégélien, avec trois moments essentiels. Nous partons de l’affirmation de la culture européenne et de ses valeurs. Puis nous passons par la description du négatif, du malheur et de la crise. Et nous aboutissons à la renaissance de la culture européenne, moment de la réconciliation qu’il faut entendre comme la conservation et le dépassement de la métaphysique ancienne par une métaphysique nouvelle. Cet appel en faveur d’une véritable créativité métaphysique qui serait tournée vers l’avenir (et Janicaud, à partir d’un chemin très différent, ne dit au fond pas autre chose), cet appel me semble extrêmement convaincant, même s’il pose de nombreuses questions.

- Ces trois moments essentiels de la pensée de Mattéi, comment s’articulent-ils ? Pourriez-vous préciser ce point, ainsi que les questions posées par cette pensée ?

- Dans un premier temps, il s’agit de mettre en lumière les principes universels et abstraits sur lesquels se fonde et s’organise la culture européenne. Selon Mattéi, le sens le plus profond de l’âme européenne se trouve dans la pensée du dépassement de l’immanence vers la hauteur, la transcendance, vers le Bien et l’Idée. La culture européenne ne peut pas se séparer d’un sens unique qui la précède, comme ce foyer unique de l’Idée et de l’Un, qui empêche l’ensemble des significations de l’existence de se disjoindre et de se fragmenter. Fondamentalement, l’âme européenne s’associe toujours à la critique et à l’inquiétude ; c’est un regard interrogatif et sceptique, qui se questionne sans cesse sur lui-même, sur son passé et sur son futur. En sorte que l’identité européenne est une identité narrative, qui fait et défait inlassablement l’intrigue du sens, à travers les récits, les romans et les mythes. Mattéi décrit l’âme européenne comme un élan vers la transcendance qui se tourne tantôt vers le monde, avec un souci de connaissance, tantôt vers la cité, avec un souci de justice, et tantôt vers l’âme elle-même, avec le double souci d’éprouver sa propre vie intérieure et de faire l’expérience de l’infini.
   Dans un deuxième temps, il s’agit de penser l’épuisement de la culture européenne. Mattéi veut décrire cet épuisement, évaluer son ampleur et sa gravité, souligner les souffrances et les drames qu’il engendre. Le diagnostic est radical. Ce sont les principes métaphysiques eux-mêmes qui ont poussé l’Europe, et plus largement l’Occident, à se dépasser, jusqu’à produire l’effondrement de la métaphysique, à travers le succès des progrès technoscientifiques et l’esprit de conquête. La crise de la culture européenne vient d’une perversion du mouvement de l’esprit européen. L’élan vers le Bien, l’Idée, la transcendance, a été détourné de sa direction. Il s’est effondré. Il s’est rabattu sur l’immanence, l’éphémère, le sensible. Le sujet moderne brise l’équilibre ancien entre le souci psychologique et le souci cosmique, le proche et le lointain, le dedans et le dehors, la subjectivité et l’universalité. Son regard devient un regard vide, et son monde, un désert. Nos sociétés sont de plus en plus désenchantées, fragmentées, privées de sens. Ce qui produit partout la démesure, le malheur, et la destruction. Mattéi propose un grand nombre d’analyses concrètes de cet épuisement.
   Enfin, dans un troisième temps, il s’agit d’envisager la renaissance de la culture européenne. Selon Mattéi, l’unique solution viendra d’une renaissance de la métaphysique, c’est-à-dire d’une nouvelle pensée de la métaphysique et de la transcendance, qui ouvrirait le chemin vers un nouveau monde et vers une réconciliation de l’Europe. La critique radicale de la société européenne peut s’associer à une reconnaissance tout aussi radicale des valeurs de l’Europe, c’est-à-dire à une reconnaissance de sa suprématie dans l’exigence d’universalité et dans la capacité de mise en question et d’autocritique. Pour dépasser le nihilisme et l’idéologie de l’immanence, nous devons réhabiliter l’esprit européen : affirmer à nouveau la liberté de jugement et le sens critique, renouer avec la transcendance, refuser la haine de soi et la déconstruction de la métaphysique. Il s’agit de tourner notre regard vers la hauteur, le Bien, l’idée, au sens d’une conversion et d’un acte moral, pour abandonner la démesure de notre époque et son mobilisme sans but ni sens. C’est pourquoi Mattéi peut décrire la renaissance de la culture européenne tantôt comme une pensée de l’harmonie du monde, où s’accompliraient la communion des dieux et des hommes, l’alliance du ciel et de la terre, tantôt comme une œuvre d’art, capable de relier le passé et le futur, le proche et le lointain, pour faire sentir l’unité du monde.
   A travers ces trois moments essentiels que je viens de présenter brièvement, on voit que l’originalité de la pensée de Mattéi tient à la place centrale qu’il accorde à la métaphysique. Selon lui, non seulement l’âme européenne est essentiellement métaphysique ; mais surtout, l’unique solution au problème de l’épuisement de la culture européenne sera la renaissance de la métaphysique. Cette thèse générale pose de nombreuses questions. Par exemple : comment la métaphysique pourrait-elle espérer survivre à une destruction qu’elle a produite elle-même, à partir de son essence la plus profonde ? Ou encore : la critique des principes mêmes de la métaphysique n’appartient-elle pas elle aussi, et depuis le XVIII° siècle au moins, à la tradition culturelle de l’Europe ? Ou enfin : le projet de renaissance de la métaphysique ne relève-t-il pas d’une expérience illusoire, ou même de la nostalgie d’un passé à jamais révolu ? Dans la troisième partie de mon livre, j’étudie chacune de ses objections, et d’autres encore. Cependant, et malgré un certain nombre d’objections et de critiques, je crois que la pensée de Jean-François Mattéi est celle d’un maître pour notre temps, un maître qui est un puissant témoin du souci de la métaphysique.

- Marc Herceg, je vous remercie pour tous ces éclaircissements sur la pensée de Jean-François Mattéi. Une dernière question. Avez-vous des projets pour l’avenir ?

- Je souhaite écrire un nouvel ouvrage en poursuivant et en approfondissant cette idée du souci de la métaphysique. Je compte partir de la pensée de Dominique Janicaud et de celle de Jean-François Mattéi, faire un bilan de ma réflexion, rajouter des pensées que j'ai eues depuis la rédaction du livre, parler des textes que j'ai découverts entre temps, que je ne connaissais pas, ou qui viennent juste d'être publiés, puis élargir ma réflexion à d'autres auteurs, qui me tiennent à cœur, à d'autres pensées et à d'autres perspectives. En somme, je voudrais continuer ce chemin du souci de la métaphysique, si la vie me permet de le faire. Je voudrais tester cette idée, et je voudrais la mettre à l'épreuve. Mais ce n'est vraiment pas facile d'écrire de la philosophie dans la société actuelle. C'est pourquoi, aussi bien, vos impressions de lectrice et vos pensées à partir de mon livre ont été si importantes pour moi. Je vous en remercie vivement. Et je vous remercie pour ce dialogue philosophique que nous avons réalisé ensemble.

- C'est moi qui vous remercie, Marc Herceg. Ce voyage philosophique dans la pensée de Dominique Janicaud et Jean-François Mattéi a été pour moi un plaisir, d'autant que vous m'avez guidée avec patience, m'aidant ainsi à mieux comprendre l'originalité et la force de ces deux penseurs contemporains. J'espère que notre dialogue donnera l'envie d'ouvrir votre livre et de se poser l'importante question de la métaphysique.

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14 janvier 2014

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Olivier Erlande Brandenburg | Réponse 21.03.2014 21.10

Eternelle opposition entre le dualisme idéaliste platonicien el le monisme réaliste aristotélicien;incapacité de choisir et donc "souci" stérile et rémanent!

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Commentaires

26.09 | 19:38

Vraiment très beau. Bizarrement, les six dernières strophes m'emportent moins; mais jusque là, quelle délicatesse dans ce voyage sur l'être aimé

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15.04 | 22:35

Revue toujours au top; nombre d'auteurs croissant; chaque numéro amène de nouveaux talents, de nouvelles trouvailles et...quelques belles illustrations!

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15.04 | 17:48

Les poètes, on le lit bien, sont bien au courant des instants de lumière qui parfois flirtent avec l'ombre; il en va ainsi de toute la vie...

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13.04 | 15:38

Merci Monique, ce sont les danseurs en cours d'études professionnelles au Centre de formation en danse Off Jazz, qui ont donné leur passion et talent au public

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