Printemps 2017 : Auteurs de A à Z

Poèmes

Jean-Louis BERNARD

En nous le livre
contre-chant de l’obscur

un livre dont personne
jamais n’a su le nom
fait de terreau et de racines

infini des mots en fuite
cohortes de gel de bois morts
leur souci de brasier

obstinés nous creusons
à l’intérieur des pages
jusqu’au chant soudain du messager

sur l’écritoire
l’ombre portée de l’invisible

**

Offrir les ténèbres à la lampe
pour que l’heure se dénude
à l’abri de nos convoitises

indistincte devenue
elle pourra se prélasser
dans les fissures du temps
s’effilocher à la frontière
de l’attente et de l’énigme

dans le reflet du monde
peut-être égarera-t-elle
les éternités de papier
pour que seule demeure
la permanence de l’éphémère

l’aube s’en souviendra
également nos cernes

**

Viennent les ombres
les errances cruciformes
aux aguets des insomnies

viennent
en nous calcinées
ce peu de traces
à peine l’orbe d’un hier
en ces temps caillouteux
où les masques
au pied des tragédies
s’amoncellent

viennent
dans la pâture du vent
les épousailles fugitives
de la rumeur et de l’obscur
ultime frôlement d’être

vienne au creux
de la nuit amenuisée
la nostalgie périlleuse
de l’éclair

**

La chandelle
enracine l’obscur
jusqu’à apprivoiser
l’énigme du visage

regard avivé
dans le chaos de la clarté
oblique
d’une lueur blanche
à l’insu même du veilleur

parcelles d’invisible
vacillant
aux accents du silence

l’heure se détisse
l’ombre condense
les filaments d’oubli

Poèmes

Michel CAPMAL

Vers quelque part


Les longues lettres, est-il encore temps ?
Les anciens amis sont partis vers un futur antérieur.
Ceux qui viendront, je les aperçois dans le clair-obscur.

Je sors. Je vais sortir. Sortir seul dans la rue. Dehors !
Ce dehors profané.
Les solitudes franchissent leur point de non-retour.
Toutes et tous malades d’Eros.
Ce dieu principiel rendu idiot, fou et ensanglanté.

Elle marchait nue dans la rue.
Ses vêtements offerts au soleil.
Belle, résolument.
Elle rendit la lumière de la pure présence.
Les ombres furent réconciliées.
C’était peu avant la fin du dernier siècle. Dans une autre vie.
Entre les plis et dans les interstices d’une ville encore habitable.
Maintenant, (quelque part) : une échancrure à peine visible.
Pour un épanchement de vie vive au cœur de l’aveuglant désastre.  


***

La lumière attend


Il est là, dans l’insoupçonné. Contenant et contenu. Envers et endroit.
Château de l’Unique et centre de notre vie.
Un jour, on s’est mis en route vers ce lieu primordial.
Pour imaginer et agir en un même mouvement.
Ce lieu est le geste qui unifie les opposés et rend possible leur présence.
Le vis-à-vis du Zénith et du Nadir.
Dans l’entre-deux surgira la parole plénière et ramifiée.
Ce geste appartient à l’impossible souveraineté.
A son attente, à son inachèvement.
La civilisation lyrique ne pourra advenir avant la décision de rompre
Avec l’empire de la dissociation.

Le gisant, le dormeur, se réveille. Il va se réveiller.
Il vient de l’autre côté. Et avance pas à pas vers le nouveau versant.
Entre lueurs et ombres mêlées. Elles vont peu à peu se disjoindre.
A la limite de l’anéantissement. Limite litigieuse, inassignable.
C’est encore toujours plus loin. Quand les perspectives décideront de s’inverser.

Le dormeur ? Un rêveur absolu, définitif.
Rien n’est vrai. Tout est à réévaluer.
Maintenant commence la reconnaissance des lieux.
Et d’abord les lieux du temps.
Le temps est retenu en quelque suspens de l’angoisse et du désir.
C’est de là - dans la court instant où j’écris - que se redéploiera l’espace.
Dans l’angle d’une chambre vide et oubliée.
Une annexe au domaine démembré.
Des scellés avaient été apposés sur la porte.
A la jointure des deux murs et du plafond, le signe du bel infini.
La lumière attend.

Poèmes

Marie-Josée Christien

A la lueur du poème


Quand l’ombre renaît
de l’incendie
d’une étreinte

l’élan du hasard
à jamais tatoué
dans l’argile de la peau

le sens du jour
enflamme encore
ce qui s’est effacé.

*
                   A Gilles Baudry

Quand une frontière impalpable
d’ombre et d’opacité
éclaire
le ciel alentour

le monde frémit
d’une joie ancienne

comme une feuille fragile
qui attend la tendresse du regain
dans le repli des fougères.

Extrait de : Affolement du sang, en cours d’écriture


Clair-obscur

L’obscur m’éblouit plus que l’étincelant.

Pour percevoir la lumière et la force de l’obscur, il me suffit d’approcher « l’outre-noir » de la peinture et des vitraux de Pierre Soulages.


Dès lors que l’on renonce à tout comprendre, tout s’éclaire.


Rembrandt a bien vu que c’est l’ombre qui donne la lumière.


Extrait de Petites notes d’amertume ( Les Editions Sauvages, 2014) et de Eclats d’obscur et de lumière, en cours d’écriture.



Sources

A force de fixer
les étoiles
les yeux ouverts
sur le temps

je reconnais le fluide obscur
dans le hiatus du jour
le cosmos
me traverse

dans les fibres de la lumière.

*
Au précipice de l’infini
la matière se divinise
mêle ses ondes
à l’énergie ancienne
du chaos

ses rais de lumière
s’éparpillent
comme les bris
d’un miroir

surgit alors
dans l’obscurité
une bulle fécondée de vie.


Extrait de : Généalogie de la matière, en cours d’écriture.

Récits du Mort et de ses mues

 Chantal Danjou, FORMES (extraits inédits)

I

Séchées. Posidonies séchées. Du brun. De l’ondoyé.

Et du gris. Jusqu’à l’apaisement. Comme cendres en filament. A se donner l’apparence. A reprendre sa forme primaire et vivace. Simuler, chuinter. Glisser l’une sur l’autre.

Posidonies. Lentes, les posidonies. Et nombreuses. Au fil des saisons, s’accumulant. Quand tu as marché. Leur monstrueuse tendresse sous toi s’est élevée. Pieds nus, tu croyais sentir respirer les algues.

Serais-tu un jour de ce gris argenté 

?

Laisserais-tu innombrables, régulières, tes empreintes de pas 

?

II

Rocher, mer, peau sur le lit des plantes, à remuer leurs souvenirs. Peu à peu, tes pas ont cessé, ont cessé. L’eau n’est plus venue. L’amour moins inexorablement. Sur le grand corps de l’immortelle. Son grand et triste corps. Parce que la vague est devenue moins familière.

Et si le gris, sous l’ombre du chêne-liège. Jusqu’au noir. Son antre humide. Son scintillement, ses viscères. Main ou mue aux longs doigts.

Tu percevrais sur toi cette caresse.

Tu demanderais : qui fait chanter ses poumons sous la terre de posidonies 

?

Qui 

?

Ce, cette, c’était il y a longtemps déjà, silhouette, visage.

Les pieds s’enfoncent de plus en plus. Dans une matière d’inquiétude. Qui se trouve juste en dessous de la nudité. Avec ce renflement. Ou cette ramure. Ou cette épaule. Et verte qui s’insinue dans la roche

 

III

Voyage, immobilité, imbriqués l’un dans l’autre. Roses et lourdes fosses. Goélands au-dessus, n’attendant qu’ultime frémissement.

Qui

creuse encore son nid 

travail patient de détérioration

Qui

? ?

L’ombre d’un oiseau dans l’ombre d’un arbre.

Branches tramées à ne plus identifier fruits, gorges.

La mort. Répète ses trois noms : dépouille, absence, illusion.

Pins, jambes, enlacer. Adoucir. Haleter. Lisser.

Terre sur ombre, sur roche, sur grand corps, sur mémoire.

Feu aux branches. Mer et son flamboiement. Flottent aiguilles, bouts d’écorce.

Le pin, seul, ne souffre pas. D’un trait de pinceau vient l’équilibre. Parce que l’air est léger. Et brille où danse poussière de posidonies.

L’empreinte du talon. Tout se fait en miniature. La chaleur, l’amour. La fin de l’amour.

Et soudain, l’est est plus noir

Une aspiration à la lumière

 Chantal Danjou, FORMES (extraits inédits)

C’est le matin…

Comme un palmier. Blanc dans le soleil. Arraché à  sa terre d’utopie. La mouette. Regarde son vol souple ! Une langueur peut-être. Qui suspend le mouvement avant qu’il ne prenne de hauteur. Dans les étages du ciel sa maison brève et bleue. L’inconfort du cri : blesser la rêverie ou la joie. Puis le vent. Proposant la verticalité. Tout est neigeux. Chine. Nudité exsangue. Laisse le bras. Poser sur tes épaules. L’arme claire. Amants comme les dieux. Démembrés. Une brume plus drue au fur et à mesure. Qui mange les collines. Et la mer. Et le bord. C’est le matin. Et les encres sont absorbées par le vide. Qu’ont-elles pu dire du monde ? Ce  long  tournoiement  au-dessus de  nous faisant-défaisant les corps : aime ou meurs les deux

 

C’était donc si beau ….

C’est beau. Si beau que le paysage se répète. Mais s’agite. Autre mouette sans doute. Repère sa petite proie dans l’eau. Mais avec la mort œuvre. Dans le fruit. Dans le sens. Il n’y a que la calligraphie. Qui apaise le temps bien que le temps fende l’air. Tout juste peindre le signe avant que la mouette ne s’affaisse. Que le visage lentement ne se modifie. Et dans sa main de pierre pose l’oiseau. Fige le regard. Le bois boursoufle. Les brumes envahissent. Les larmes brillent. Une manche bat sur tes épaules. Corps palmier nuée : leurs formes font le silence autour d’elles. Le paysage annone. La terre est craquelée. Une aspiration à la lumière creuse jusqu’à nous. Bride nos yeux. C’était donc si beau ? Et les arbres si hauts ? Mais une zeuzère[1]. Deux. Myriade. Et la forêt d’eucalyptus rongeant plage et route-rongée de l’intérieur


[1] Elégant papillon s’attaquant au bois vivant

Poèmes

Patrick DEVAUX

quelqu’un
fera -t-il
quelque chose
du temps
que
je gagne
à
assombrir
la lune
du reflet
très nocturne
d’un poème ou deux ?


ardoises de nuit


je pioche
d’impatience
dans tes yeux
de nuit

on dirait
de
la craie

qui efface
les ardoises

de
toi


*****


l’ange noir


la première chose
qui
transparait


des noirs
tableaux
de
Soulages


c’est
leur clarté


la lumière
exténuée
d’avoir
accouché


d’un ange
noir


*****


ambre lunaire



le poète
de
nuit


est
un hibou


comme
un autre


sinon


qu’il remplit


d’écriture foncée


l’écran blanc
de


l’éternité
lunaire


*****


pureté




on aura
tout dit


de
la mémoire


et
de ses feuilletons
d’ombre


aux mains
gantées
de blanc


pour


tenter
cette magie
de sortir


du chapeau
de
la nuit


un lapin


aussi blanc
qu’un poème

Ce matin-là...

Jacquy Gil


I


Ce matin-là les pierres arboraient d'étranges écritures. La nuit avait ouvert son grand livre à un monde encore inconnu au nôtre.
Et pendant que le soleil montant donnait vie aux signes, que nos yeux s'étonnaient de ne pouvoir les traduire, ombres et clartés prenaient le parti de l'indicible, en accentuaient le langage, imprimant ainsi quelque hâte à son élan ; comme si une page – celle qui jusqu'ici avait étalé notre histoire – devait être tournée impérativement.


II


Je pleure pour une immensité qui n’est pas mienne, pour un regard qui vaut ce qu’il vaut.
Tout ce qui m’attend est en lieu sûr, tourné pertinemment vers son avenir. Cependant, rien de moi encore ne m’a atteint et c’est en cela néanmoins que je retrouve mes traces.
De quelle aventure suis-je ?
On m’a vu autrefois m’accrochant à un arbre : sans doute le besoin de puiser en mes racines.
Depuis, je ne jure que par le végétal et ses profondeurs minérales… De là est sortie mon ombre et le peu qu’elle avait à me dire.
Maintenant, je n’entends qu’elle : sa voix se fait l’écho de mes larmes ; elle est cette lumière dans laquelle longtemps je me suis tu.


III


Le matin était parti d’un cri radieux ; la nuit avait pesé de tout son poids pour donner une joie à notre histoire.
Pressé par nos espoirs, le soleil peu à peu se ralliait à nos rêves. Rien désormais qui ne puisse entraver son élan ; le midi se fixait dans nos rires,  ses ombres  s’affranchissaient  du temps…
Seul vaquait ce bonheur qui fait mûrir les fruits dans nos bouches. Pouvait surgir l’instant de son basculement : les heures à venir nous étaient acquises.
Il y avait là déjà plein de souvenirs à garder pour des jours sans mémoire. Restait le crépuscule – sa tombée – cette chute lente de nos regards à verser sur le calepin de l’indicible.

IV


Or, moi partant, le Soleil était loin derrière...
Et, pendant que la fin du jour œuvrait, la pointe souple des arbres balayait les reliquats d'un aujourd'hui qui avait commis maints nuages.
Et j'allais ainsi, errant encore, dans l'épuisement des ombres et de la lumière, prenant le pas de la transition, cette partie incertaine du temps qui fait qu'au moment même où l'ici se couche un quelque part se lève.

Sur le thème : Ombre et lumière

Claude HAZA

Instant après instant, on ressent le jour
sortir d’un univers d’ombre et de lumière
avant de venir vers nous,
alors que l’apaisante clameur des choses
rythme la montée de l’horizon, découvrant
on ne sait quoi du monde ou de nous-mêmes.
Est-ce à la fois un trouble et une réalité
dans ce qui s’élance, dans ce qui débute
ou encore dans ce qui se poursuit
avec le même cycle du temps
jusqu’au moment où l’on
croit qu’il n’y a plus rien à surprendre.

Encore un moment à regarder ce qui voudrait
sortir, à ressentir ce qui bouge à l’intérieur
de ce qui ne fixe pas encore de nom
sur sa couleur d’ombre ni dans son
élan de lumière, mais se déplie
durant un temps d’éclosion
puis cesse comme si s’installait à la place
une sorte d’assurance afin de poursuivre
l’alternance du sombre et du clair,
du souffle dans un murmure,
presque une naissance à volonté
ouvrant un pli pour que la lumière
accueille l’ombre dans une forme définitive.
Lieu où l’ombre et la lumière jouent ensemble :
c’est dans une cathédrale, avec ses festons de
couleurs projetés par les vitraux sur les piliers
et sur les murs qui en font un rêve.

Ici, dualité de l’ombre dans la lumière,
ou de la lumière à travers l’ombre ;
peut-être est-ce réciprocité en incitant
la détermination de la lumière intense
à fureter dans le creux des choses sombres
laissées à l’effet des hasards d’un relief
dispersant les hachures entre pleins et vides
comme au fond de nous quand s’annonce
la résurgence d’une pensée aussi vive que
sombre affalée sur elle-même. Mais nous
transportant aussi de l’enthousiasme
à l’affliction, sinon du désir d’entreprendre
à l’hébétude passive et parfois salutaire
pour nos débordements intempestifs.
Et puis, avec toi, la beauté met la lumière au
premier plan, dans tes yeux bien sûr, ou dans
le regard de l’enfant ébahi à travers l’ombre
magnifiant l’instant, comme si l’invisible
soudain affranchi dominait tout.
Et enfin, l’ombre et la lumière sont comme
la flamme vibrant sur la bûche :
elles s’épuisent et se redressent sans cesse.

La mort de pierre

LUCEO

Pierre fut tué, lui qui était allé dans ce pays parce qu’il aimait leur culture, leurs façons de vivre, parce qu’ils se sentaient leur frère de cœur, proche d’eux dans son idéal de pauvreté, vivant en ermite.

Lui qui avait appris leur langue, partagé leurs repas, porté leurs vêtements, mis ses pas dans leurs pas, sur la terre désertique, lui qui avait souri à leurs enfants, joué avec eux, enseigné à leurs adolescents, connu par cœur leur texte sacré, compris leur croyance, aimé les autres dans toutes leurs religions différentes.

Il disait que tous les hommes sont des enfants de Dieu et  le montrait, donnait l'exemple au lieu de parler.

Il avait su d’avance quelle serait sa mort et qu’elle était proche, il avait pressenti les hécatombes mais se refusait à revenir, il avait compris qu’ici ou là de toutes façons partout allait tomber la mort.

Et ce fut la nuit.

Il fut tué un soir, sa gorge ouverte, dans cette petite maison de sable dont il ne fermait jamais la porte, son sang a coulé le long de son corps et sur la table, et sur ses livres et sur cette main que j’ai aimée, qui écrivait ses méditations, recueillait et traduisait les poèmes du désert, qui travaillait le réel, tout comme eux, les sentiers qui serpentent.

Pierre, Pierre, dont la vie a ressemblé à celle du père de Foucauld 

« Le remède au dire est dans le faire». Dit  le poème touareg.

Celui qui avait trouvé auprès de ces mêmes peuples du désert, dans sa foi et le silence de sa foi la fin des ténèbres, celui qui ne cherchait pas à convertir, juste à aimer, aimer tous les autres hommes, s’émouvoir de leur vie, de leur souffle, de leur douleur, s’oublier pour marcher avec eux. Une vie humble et pauvre de partage, lui qui avait par là, trouvé réponse à ses questions et éclairé l’ombre de sa lumière.

De Foucault lucide néanmoins qui avait écrit : « le Medhi surviendra, déclarera la guerre sainte et établira l’islam par toute la terre, après avoir exterminé ou subjugué tous les non musulmans »

Il ne voulait pas convertir, non, mais seulement entraîner par l’exemple à une religion sans religion où l’homme serait l’essentiel.

Homme tendre dans ta cabane, vivant sans rien, le ciel et ses étoiles pour compagnons, la méditation pour rêve, les jours sans fin au fil des saisons, tu t’es arrêté quand même sur une religion parce qu’il te fallait une porte vers dieu, un tabernacle à qui parler, mais au delà, seuls comptaient les hommes, la beauté des visages, le souffle  du soleil sur les pisés ocres du désert.

Tu déposais ta goutte d’eau du colibri sur les flammes du monde, c’était ta part dans l’immense incendie à venir, l’Oumma. Quel exemple, ô père Foucault? Quel exemple? Je le cherche, dans mon désespoir.

Ta frugalité peut elle répondre à la soif du départ, à la soif de conquête?

Tes pas de sable sur la terre peuvent ils impressionner la soif de bâtir, d'imprimer sa trace? 

Ta douceur rayonnante peut elle répondre à la violence, à la colère instinctive des guépards du désert?

La lumière de tes yeux a-t-elle éclairé l'ombre? Tes pensées de soleil trouent elles les ténèbres? Ton silence éteint-il le chant des armes, illumine-t-il le silence des morts ?

J'ai lu tes lettres, j'ai entendu tes mots, j'ai cheminé sur ton chemin et ma nuit est juste un peu moins noire.

Pour toi le grain de blé qui meurt dans la terre donnera des gerbes d'épis d'or « si longue que soit une nuit d'hiver, le soleil la suit » , ô verbe touareg, pour toi les ténèbres sont toujours suivies de soleil mais moi, je ne sais pas.

Pierre a été tué, il croyait en tout ça, pourquoi a-t-il abandonné?

Pourquoi Dieu a-t-il abandonné?

Pourquoi Dieu a-t-il abandonné l'homme?

Et l'a-t-il abandonné?

Vient toujours le moment où l'on se pose cette question: on croyait en la lumière, on rejetait l'ombre.  Peut-on y croire encore quand on se voit sur les bords de la mort?

L'éclat de rire de l'enfant, quand s'arrête-t-il?

Ô père Foucault, ta foi est elle de l'eau pour les autres? Ton énergie explose-t- elle comme le nucléaire? Ta puissance spirituelle équivaut elle à ces atomes fissurés qui ont tout détruit, tout ravagé et ancré dans nos mémoires vives les images de destruction, lumière et ténèbres entrelacées ?

Je descends les escaliers du pessimisme.

Je titube d'accablement, défoncée, ivresse noire de l'héroïne car l'immense douleur qui passe sur la terre éteint le sens plus que jamais et j'ai besoin de la lumière des penseurs, de leurs petites bougies dans les églises, des petites cires bouddhistes entrevues au fond des grottes de Mongolie.

Mon esprit sombre sans les explosions de mots les feux d'artifice du langage.

Mon esprit n'a plus la force de voir la finesse infinie inconnue de cette langue à venir qui pour l'instant s'éteint, s'efface.

N'y a-t-il plus rien à faire?

Cet enfant à qui je tends la main, est ce que ce sont les ténèbres que je lui tends?

J’ai trop aidé de gens à mourir et je les aimais si fort.

J’ai trop tenu de mains d'où l'esprit s'en allait, trop vu de regards qui ne tressaillaient plus, je ne leur mentais pas, mon esprit leur donnait encore un peu de vie, mais à quoi bon?

Il est temps de devenir surhumain, non pas puissant comme on l'a cru, quel contresens! mais lumineux. 

Le surhomme, non  dans la force aveugle, mais au contraire un porte parole de la souffrance silencieuse en route vers lui même, s'élever au dessus de l'homme actuel? Mais vers où?

Comment enseigner une chose aussi silencieuse que la pensée?

Comment ranimer une flamme éteinte par l'eau des serpillières

Quel exemple, ô père Foucault?

Que reste t il, ô Pierre?

J'ai besoin de marcher sur des sommets enneigés, de m'approcher du ciel bleu, des grands carreaux de paysages, des musiques d'espaces, des tissus de montagnes déployées.

Où, comment retrouver l'émerveillement quand on est détruit?

Peace and love, croyait on et tous portaient sur leur cou le dessin noir et blanc de la paix, ce dessin désespéré de Holtom.

Les bras tendus les paumes ouvertes, baissées, du paysan de Goya devant le peloton d'exécution.

À LA LUEUR DE L'OMBRE

David NADEAU

I

Une fois l'automne entièrement sublimé,
noyez les déserts impassibles.
Le sang de l'hydre est un poison paradoxal.

 

Les arbres prophétiques se rapprochent de nous…
Tous les séismes convergent.
Le vent s'étire jusqu'aux derniers rayons.

 

Je vous le conseille : évitez le temps.
L'humanité est engloutie par le marécage céleste,
l'océan somnambule,
le cendrier ondulatoire,
le creuset du cœur.

 

Est-ce enfin terminé?
La putréfaction du diamant dans les hautes couches de l'atmosphère était prévue depuis le début.

II

Ce début s'étire à la lueur de l'ombre possible.
Les arbres défilent sur le siège du passager.
La route s'enfonce dans le foie.
Le cœur s'approche de l'océan occulte.
Le vent balaie les somnambules ondulatoires sous les débris précieux de l'Atrabile.
Les derniers rayons convergent pour une plus complète dissolution.
L'automne engloutit le diamant paradoxal.
Le séisme demeure stoïque.

 

Les existences passées dans le marécage céleste,
est-ce enfin terminé?
Nous reverrons vos vieux amis.

 

La disparition de l'humanité est un mauvais souvenir.

 

"Texte écrit en septembre 2015 et publié, en anglais, dans la revue nord-américaine "The Peculiar Mormyrid".

Poèmes

Monique PICARD

SUR LA PLAGE

Eze, 6.08.04


Montagne veule
alourdie par l’été
s’est couchée sur le flan
face au soleil.

Sa hanche ondule,
creusant une ombre tiède
où s’endort le maquis.

D’une épaule lascive
elle coule un regard
sur son bras qui s’enroule
et s’allonge dans l’eau.

 

60 ans après…                                             2.02.05                        

                          PAIN BRULE


Pain grillé
Pain brûlé
Obsession
olfactive
opiniâtre
s'est ré
pandue

Pain dur
calciné
est allé
s'écraser
sur le mur.

Empreintes
de mains ouvertes
couleur charbon.
Coulures de suie
Douleur – J'essuie

        leur cri
Appels figés
bouches béantes
hantent mon coeur
        meurtri

La fille de la lune

Jean-Luc POULIQUEN

        Nous sommes à Hyères, au sud de la France. En ce début septembre, l'ombre n'est plus autant recherchée. Pourtant, c'est ce manque d'ombre qui va être à l'origine de la rencontre entre Antoine et cette belle femme brune dont il ne connaît pas encore le prénom.

         Il l'a aperçue avec un plan à la main sur l'avenue où il habite. Il y a quelques semaines encore, elle était encore bordée de platanes que la municipalité a depuis fait couper. C'est ainsi qu'Antoine, au moment où il ouvrait les portes de son garage s'est retrouvé devant une personne qui essayait de trouver son chemin sur un document éclaboussé de lumière.

   - Je cherche la Villa Noailles.

         Pour quelle raison secrète Antoine décida de l'accompagner dans sa visite ? Son français était parfait, avec un léger accent qu'il n'arrivait pas à définir. Mais en parlant de feu les platanes sa curiosité fut satisfaite. Leur évocation provoqua une réaction vive de la part de la jeune femme. Elle raconta à Antoine qu'au mois de mai dernier, il y avait eu un fort mouvement d'opposition à l'abattage d'arbres dans un parc de la ville d'Istanbul où elle réside.

         Antoine se souvenait de l'épisode. Il avait vu à la télévision les images des manifestations de la place Taksim.

   - Vous y étiez ?

   - Oui et j'ai respiré les gaz lacrymogènes.

         Un souffle lyrique traversait son propos. Elle fit même référence à Nazım Hikmet, dont le cinquantième anniversaire de la mort avait coïncidé avec les manifestations.

   - Ses poèmes nous accompagnaient dans les rues. Les platanes sont souvent présents dans son œuvre. C'est un arbre aussi important chez nous que pour vous. Il y a par exemple ce poème de Nazım Hikmet qui commence par : « Je voudrais être platane et me reposer à son ombre ».

   - Toujours l'ombre, celle qui nous manque aujourd'hui mais nous a permis d'engager la conversation.

         Il ne fut pas étonné qu'elle lui apprenne qu'elle avait suivi des études de lettres qui l'avaient ensuite conduite au journalisme. Ce qui l'intriguait, c'était qu'elle soit venue d’Istanbul jusqu'à Hyères,

   - Notre journal prépare un ensemble de reportages sur la Méditerranée. C'est moi qui suis chargée de couvrir la Côte d'Azur et c'est bien ici, si je ne me trompe, qu'elle est née ?

   - Oui, c'est exact, en 1887.

   - Ce matin, j'ai visité les ruines d'Olbia.

         Elle lui fit part de son enthousiasme à avoir découvert ce site archéologique datant du IVe siècle av J-C, cet ancien comptoir grec fondé par les Phocéens entre leur ville d'origine et Massalia, l'actuelle Marseille.

   - Alors vous connaissez le berceau de notre ville qui a été grecque puis romaine. Elle a commencé sa vie au bord de l'eau pour la poursuivre ensuite sur les hauteurs au-dessus de nous.

         Antoine avait perçu une note de chauvinisme dans la manière dont Aydan lui avait parlé d'Olbia.

   - Mais vous êtes Turque, n'est-ce pas ?

   - C'est vrai, Phocée, Eskifoça en turc, était une ville grecque, mais située à l'Ouest sur l'actuel territoire de la Turquie, d'ailleurs la ville existe toujours. Et  je peux même rajouter que ma mère en est originaire.

   - Et votre père ?

   - Cela, je vous le dirai plus tard.

*

         Ils avaient commencé l'ascension vers la Villa Noailles. Antoine  avançait lentement. Ayden le suivait, légèrement en arrière, dans une robe ample et bleue, brodée à  hauteur du corsage, qui laissait ses épaules et ses bras à découvert et ondulait à chacun de ses pas.

         Antoine avait au début de l'été imaginé un circuit touristique dont il serait le guide. Il avait là l'occasion de le tester. Mais il lui fallait satisfaire avant la curiosité de la jeune femme :

   - Je vous ai dit que j'étais journaliste. Et vous ?

   - Je séjourne dans ma famille pour l'été, en attendant de remonter sur Paris.

   - Vous êtes natif d'ici ?

   - Oui, j'y ai passé ma petite enfance. La maison devant laquelle vous m'avez rencontré appartenait à mon grand-père qui était instituteur. À sa mort, c'est le frère de ma mère qui l'a occupée. 

   - Et à Paris ?

   - Je travaille dans une compagnie d'assurance spécialisée dans le transport des marchandises.

         Antoine n'avait pas envie de s'étendre sur cette activité dans laquelle il n'était pas à son aise. Les présentations étant faites, il allait pouvoir commencer à jouer véritablement au guide. Il attaqua de manière onirique :

   - Savez-vous que vous mettez vos pas dans ceux de tous les créateurs qui ont emprunté ce chemin pour se rendre à la Villa ?

   - J'en suis flattée.

         Il dressa alors une liste de noms prestigieux parmi lesquels se trouvaient des poètes, des écrivains, des cinéastes, des sculpteurs, des peintres, des musiciens et des acteurs, en demandant à  son interlocutrice si elle les connaissait.

   - Oui, certains ne me sont pas étrangers. Salvador Dali et Luis Buñuel ont une renommée internationale et puis avec Atatürk notre pays s'est résolument tourné vers l'Occident. Des livres d'André Gide par exemple se trouvent dans la bibliothèque de ma mère.

   - C'est une intellectuelle ?

   - Elle est médecin, mais elle a toujours manifesté un goût pour la littérature et les arts.  Mais continuez...

   - Marie-Laure et Charles de Noailles sont un couple de riches aristocrates. Forts de leur rang social et de leur fortune, ils se sont tous les deux consacrés à un mécénat d'avant-garde.

         Ils avaient dépassé les habitations et s'étaient engagés sur une route qui serpentait au milieu des pins et des chênes kermès. Par moment, celle-ci surplombait la ville et laissait apparaître la ligne d'horizon.

   - Je ne vous ai pas demandé votre prénom.

   - Aydan. Et vous ?

   - Antoine.

   - Alors les Noailles...

   - Dans les années vingt, ils ont fait appel à l'architecte Robert Mallet-Stevens pour se faire construire ce palais d'été, là où nous nous rendons.

         Ce qui intéressait Aydan était les raisons de leur installation dans la ville.

   - La mère de Marie-Laure de Noailles était provençale, amie de Frédéric Mistral. Et puis elle a passé une partie de son enfance au dessus de Cannes.

         Antoine citait des noms qui étaient inconnus à Aydan, et cela se lisait sur son visage.

   - Oui bien sûr, Frédéric Mistral ne vous dit rien. Pourtant vous en parler, c'est toucher au cœur de la Provence, cette partie de la France où nous nous trouvons actuellement. Sa langue première n'était pas le français, mais le provençal, un dérivé du latin. Au dix-neuvième siècle le poète Mistral lui a redonné toute sa grandeur. Il a même été un des premiers à recevoir le prix Nobel de littérature en 1904.

   - Nous aussi nous avons notre prix Nobel de littérature, Orhan Pamuk, en 2006. Peut-être ignorez-vous aussi que nous avons adopté un alphabet dérivé du latin en 1928 ?

   - Jusqu'à présent je ne me suis pas tourné vers la Turquie mais vous m'en donnez envie...

         Aydan commençait à se rendre compte de l'effet qu'elle produisait sur Antoine. Mais lui, quel effet produisait-il sur elle, avec ses 1,80 m, sa barbe de deux jours, ses cheveux bruns légèrement bouclés, sa peau bronzée. Elle n'en laissait rien transparaître.

   - Vous me parliez d'avant-garde mais il me semble qu'avec Mistral nous nous situons dans la tradition.

   - L'une ne va pas sans l'autre.

   - Vous avez raison. Pour en revenir à Nazim Hikmet, son œuvre doit beaucoup aux cultures et traditions populaires. Et cette question des langues existe aussi chez nous.

         Antoine avait amené son hôte jusqu'à l'entrée inférieure du jardin, en contrebas de la Villa. Il allait maintenant le traverser avec elle pour qu'en haut de l'escalier, elle se trouve face avec l'édifice et en ressente, l'espérait-il, une émotion. Aydan fut en effet surprise par cette architecture cubiste, percée de grandes ouvertures, qui déployait généreusement ses volumes sous le bleu du ciel. Le patio recouvert de gazon était entouré par un mur dans lequel avaient été percées de grandes ouvertures rectangulaires donnant sur la mer.

   - Vous apercevez d'abord la presqu'île de Giens. Et puis derrière, cette pointe qui ressemble à une tête de crocodile, c'est l'extrémité de l'île de Porquerolles ; plus à l'Est, voici Port-Cros et le Levant. À chaque endroit sont attachés un ou même plusieurs écrivains dont je pourrais vous parler.

   - Je crois qu'une journée ne me sera pas suffisante pour tout voir.

         Antoine se réjouissait de cette remarque, il ferait tout pour rallonger le séjour d'Aydan. Ils entraient maintenant dans la Villa, visitaient les différentes pièces où le couple de mécènes avait vécu ainsi que leurs nombreux hôtes.

*

Ayin kizi (nouvelle), traduction en turc de La fille de la lune par Mustafa Balel, Dünyanın Öyküsü n°14, ISSN : 2148-3019, décembre 2014-janvier 2015, Ankara (Turquie), pp 32-40.

Extraits de "journal de mer et de lumière"

Jean-Claude VILLAIN

"Matins à Sidi Bou Saïd"

Mardi 12 mai

Et c’est là. Mystère qui rassemble. Tous les mystères. Juste pauvreté de toi. Utile à témoigner. De la magnificence du monde. Si tu as peu. La lumière davantage. Vibre. Entends son écho. Rebondir sur le mur. Immaculé malgré les âges. Une rumeur monte. Tu la vois courir sur les tiges qui grimpent au sommet. Jusqu’à toi le Présent. L’Unique. Au creux même de l’absence ce monde te retient. Son mystère recommence. Te reconduit. Et tu es. Là. Dans ce matin où tout se répète. Un frisson léger court. Pourtant sur les vagues. Est-ce incertitude. Un reste de nuit chutant en copeaux sur le paysage. Timidité du jour. Qui hésite. Plus que toi.

L’homme de mer qui sait. Se tait. Il ramène sa barque. Étouffe son moteur. Épouse la lenteur des vagues. Et laisse le silence au matin. Caresse. La lumière pleut sur ses prises. Puis gicle. Encore elles frétillent. Au port les chats attendent. Déjà savent.

Tant de vie sur tes épaules. Tu as risqué le non-retour. Est-ce toi qui reviens à la vague. Sur le lieu même des mystères. Elle reste suspendue. Immobile. Quel revenant es-tu parmi les fantômes de navires que ton regard invente. Ils s’élèvent dans le ciel. Flottent sur les nuages. A la cime des monts qui bordent ton horizon. Seuls leurs ris sur la mer. Les confirment. Tes yeux les multiplient. Soudain de petites vagues. Communiquent leurs frissons. C’est donc un peu de vent. T’enlèvera-t-il le poids qui leste ton âge. Ôte le voile qui couvre encore. Tes yeux. L’air est frais à nouveau. Il t’invite. Te porte. T’allège.

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Patrick Devaux | Réponse 15.04.2017 17.48

Les poètes, on le lit bien, sont bien au courant des instants de lumière qui parfois flirtent avec l'ombre; il en va ainsi de toute la vie...

Gibelin Colette | Réponse 10.03.2017 10.33

c'est beau, c'est très beau. Oh que j'aime cette aspiration à la lumière !

Claude Haza | Réponse 09.03.2017 11.35

magnifiques les deux textes ci-dessus. il faut les relire encore deux fois, se laisser pénétrer par les mots et les sensations qu'ils suscitent chaque fois autr

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Commentaires

15.04 | 22:35

Revue toujours au top; nombre d'auteurs croissant; chaque numéro amène de nouveaux talents, de nouvelles trouvailles et...quelques belles illustrations!

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15.04 | 17:48

Les poètes, on le lit bien, sont bien au courant des instants de lumière qui parfois flirtent avec l'ombre; il en va ainsi de toute la vie...

...
13.04 | 15:38

Merci Monique, ce sont les danseurs en cours d'études professionnelles au Centre de formation en danse Off Jazz, qui ont donné leur passion et talent au public

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10.03 | 10:33

c'est beau, c'est très beau. Oh que j'aime cette aspiration à la lumière !

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