Lectures parallèles (2013 - 2014)

« Manuel d'écriture et de survie »

de Martin PAGE, Ed. Seuil, 2014

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Martin PAGE est un jeune écrivain français également connu sous le pseudonyme de Pit AGARMEN.

Dans son dernier ouvrage, il a imaginé, rappelant ce qu'avait écrit Rilke dans ses "Conseils à un jeune poète", une correspondance suivie avec une jeune écrivaine nommée Daria. Mais nous sommes forcés d'imaginer la teneur des lettres que celle-ci est sensée lui adresser. Car on l'aura compris, le livre n'en contient que les réponses de Martin.

L'écrivain chevronné prodigue généreusement ses conseils d'écriture au fil des échanges et de la pratique de plus en plus aguerrie de la jeune fille. Il propose des stratégies pour affronter les divers pièges qui jalonnent un parcours difficile au sein du milieu littéraire et d'une société de plus en plus dévorante. "Dès que ton livre sortira, tu seras confrontée à des relations sociales inhabituelles. C'est de l'écume.Ne cherche pas à être aimée. Les amis se révèleront avec le temps. Tiens-toi loin de la vie littéraire.On te fera croire que des choses s'y passent. C'est faux."

Au gré des pages, on s'aperçoit que l'auteur brosse son autoportrait, avec ses

phases d'enthousisme ou de dépression. Il s'agit bien là en effet, d'un véritable manuel de survie qu'il nous confie où l'imagination se préserve comme une précieuse forme de résistance.

Oui, la littérature est bien, décidément, un sport de combat autant qu'un grand plaisir à faire partager.

Jean-Louis KERANGUEVEN, novembre 2014

« La littérature en péril »

de Tzvetan TODOROV, Flammarion, collection Champs, 2014

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Ce petit livre de quatre-vingt dix pages s’ouvre sur une biographie de l’auteur, qui précise qu’il s’est engagé dans la linguistique, parce que c’était « une des rares voies lui permettant d’échapper à l’embrigadement général », dans la Bulgarie de l’époque.

Il fait ensuite le procès de l’enseignement de la littérature à l’école, où « l’on n’apprend pas de quoi parlent les œuvres mais de quoi parlent les critiques (…) On représente désormais l’œuvre littéraire comme un objet langagier clos, autosuffisant, absolu (…) où le texte ne peut dire qu’une seule vérité, à savoir que la vérité n’existe pas ou qu’elle est à tout jamais inaccessible. » En outre, « nihilisme et solipsisme littéraires sont à l’évidence solidaires. Ils reposent sur l’idée qu’une rupture radicale sépare le moi et le monde, autrement dit qu’il n’existe pas de monde commun ».

Cela s’oppose aux anciennes conceptions de la littérature, depuis Aristote, où la poésie est une imitation de la nature, jusqu’au XIX° siècle, où l’on apprend encore comment écrire. Ensuite, en effet, on apprendra davantage comment lire…

Tzvetan Todorov fait référence à de nombreux auteurs pour défendre son point de vue et illustrer sa thèse : Nicolas de Cues (XV° s.), G.-E Lessing (XVIII°s.), Kant, Baudelaire, Keats, Flaubert… ; montrant ainsi combien la conception de la littérature et de l’artiste a changé au fil des siècles, jusqu’à aboutir à un propos tel que le soutient M. Larionov : « Notre poésie (…) ne se met dans absolument aucun rapport avec le monde. » (1978)

Pourtant tout n’est pas perdu… « La littérature peut beaucoup(…) Ce que les romans nous donnent est, non un nouveau savoir, mais une nouvelle capacité de communication avec des êtres différents de nous ; en ce sens ils participent plus de la morale que de la science. L’horizon ultime de cette expérience n’est pas la vérité mais l’amour. »

Reste que l’école doit changer sa façon d’enseigner la littérature, enseignement qui « ne devrait plus avoir pour but d’illustrer les concepts que vient d’introduire tel ou tel linguiste, tel ou tel théoricien de la littérature, et donc de nous présenter les textes comme une mise en œuvre de la langue et du discours » ; mais, tout au contraire, « de nous faire accéder au sens. »

Monique MARTA, 11 octobre 2014

« Le chasseur immobile »

de Fabrice FARRE, éditions Citron Gare, 2014

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Comment lire un livre de poésies ? D’abord en le parcourant –pour voir si l’on aime. Puis, si l’on aime, en y revenant ; fouiller le texte pour mieux le savourer.

« Le chasseur immobile », de Fabrice Farre, est un petit livre (12cmx15cm), édité par Le Citron Gare (Metz, mai 2014) et illustré par Sophie Brassart.

J’ai été intriguée par le titre : tiens ! Fabrice Farre intéressé par la chasse ? J’ai cherché les textes évoquant ce thème : dans les deux suites de vingt-quatre poèmes, qui constituent le recueil, je n’en ai trouvé que quatre : « Cible », « Gibier », « Guetteur », « Partie de chasse ». Mais nulle part il n’est question de fusil, de balles, de sang… C’est que ce chasseur est un chasseur de temps… ; temps qui est compté jusqu’aux secondes : « Lorsque je vais ouvrir/j’ai déjà vieilli » ; ou encore : « Parfois(…) tu appartiens au chiffre/de la minute. »

Le monde de Fabrice Farre est un monde sans couleurs, où tout est noir, sombre ; ombres. S’il est des lumières, elles sont « petites », comme la flamme des bougies.

Monde noir (« C’est le soir noir » ou « le noir insomniaque »), c’est aussi un monde de silence, où l’on entend « le café qui ronronne », « le coton (qui) roule entre (les) doigts », « les petites gouttes de pluie (qui) clapotent ». Seuls font du bruit « la porte qui claque » ou « les talons sur le carrelage ».

Monde sombre, silencieux, « immobile », où l’on ne quitte pas sa chaise, où l’errance est virtuelle.

En exergue, Fabrice Farre cite quelques vers de Federico Garcia Lorca : « Lune grande, jument noire,/olives dans mon bissac./J’ai beau connaître la route,/je n’atteindrai pas Cordoue ».

Car Fabrice Farre est avant tout un voyageur de l’intérieur, où « l’horizon (est) grand comme un mouchoir » et où « l’attente (demeure) cette obsession à croire. »

                                                     Monique MARTA, juin 2014

« Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit »

de Jean d’ORMESSON de l’Académie Française, éditions Robert Laffont, 2014

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Je n’avais jamais lu Jean d’Ormesson…et puis après l’avoir vu chez FOG où il présentait son livre, j’ai eu envie de le lire et de lire ce livre qui est une sorte de testament de l’auteur.  On lit sa vie, son œuvre, ses amours, son goût de la vie, l’absence d’illusion. On est plongé dans la mentalité du début du XXe siècle avec  tous les clichés qu’avaient les gens de cette époque, on se promène dans les méandres de l’histoire, on rencontre des gens improbables mais qui existent ou ont existé, on philosophe avec l’auteur. J’ai aimé, car je m’y suis un peu retrouvée, j’aime les choses qu’il aime et il a su les faire partager tout simplement , avec beaucoup de profondeur.

MISTOPHORIE, Juin 2014

« Ni du voyage, ni du paysage »

de Corinne COLMANT, Editions Unicité, 2013

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« Ni du voyage, ni du paysage » est le premier roman – que l’on imagine en grande partie autobiographique- de Corinne Colmant.

Un homme, Kurt, découvre le journal d’une femme, Eve, qu’il a aimée. A travers lui, il va tenter de retrouver traces de leur amour et, à son tour, d’écrire un livre.

Il y lira les errances de cette femme en quête d’elle-même et qui ne saura exprimer ce qu’elle a ressenti pour lui. Voyages multiples , nombreuses aventures amoureuses alimentent la vie d’Eve. Ainsi que théâtre, poésie, musique.

Ce roman dit la difficulté qu’il y a à véritablement connaître l’autre –et soi-même- ainsi qu’à exprimer nos sentiments les plus enfouis. Le style de Corinne Colmant se révèle avec le plus d’éclat, lorsqu’elle évoque la mer, un élément privilégié.

On remarquera la qualité du travail d’édition de cet ouvrage et la beauté de la couverture, photographie de Dimitra, fenêtre ouverte sur le bleu de la mer et du ciel, en Crête peut-être…

                                                         Monique MARTA, avril 2014

« Niglo »

de Jean-Louis NOGARO, Coëtquen Editions, 2014

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Si vous aimez les polars qui se passent dans les hôtels ***** et dans les restaurants du même niveau, inutile d’ouvrir ce livre. Là, nous sommes dans le massif du Pilat et les quatre journalistes qui mènent l’enquête pour le Vilain canard  -qu’ils photocopient- sont quatre jeunes gens très ordinaires –sauf leur passion pour la vérité-, qui se nourrissent de conserves et de plats surgelés…

Il ne s’agit pas d’une tragédie classique, avec unité de lieu et de temps : ici l’action se passe en cinq jours, en des lieux proches, mais différents.

Il y a meurtre –mais casse trois ans plus tôt. Existe-t-il un lien entre ces deux événements ? Si oui, lequel ? Nos quatre journalistes –deux filles, deux garçons ; et un chien, Ghriba- chercheront à le savoir. Plusieurs personnes pourraient être coupables : un des membres de la LDL –qui ne supporte pas les gitans ? Mais il y a aussi des boîtes-de-nuit, des prostituées ; une histoire de trafic de films pornos…

Dans ce livre, on ne s’ennuie pas : les faits s’enchaînent ; on se cogne ; on se tue. Mais on réfléchit aussi ; en s’appuyant, par exemple, sur une phrase de Khalil Gibran…

Bref, un livre pour rester éveillé, si l’on n’a vraiment pas envie de dormir…

Monique MARTA, mars 2014

« Quand reviennent les âmes errantes »

de François CHENG, éditions Albin Michel, 2012

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Ce petit livre se lit comme une tragédie antique. Organisé en cinq actes, il se compose d’un chœur et de trois voix : Chun-niang, Gao Jian-li et Jing Ko.

L’action se passe dans la Chine du III° siècle avant notre ère, époque de la construction de la Grande Muraille.

Chun-niang, « Dame Printemps », est issue d’une famille de pauvres paysans, mais elle s’émerveille de tout. Gao Jian-li, berger, est aussi musicien. Quant à Jing Ko, c’est un mercenaire, redresseur de torts.

Le hasard mettra en présence ces trois personnages, qu’une vivifiante amitié et un noble amour uniront, les deux hommes étant fascinés par la pure beauté de Chun-niang : « Quiconque prétend l’aimer ne saurait le faire qu’humblement et totalement », dit Jing Ko. Le destin, cruel, pourtant les séparera, jusqu’à la mort ; mais alors, « plus que jamais, les âmes liées seront réunies ».

Un très beau livre sur l’amour, la mort, le destin, qui se termine sur « Le chant des âmes retrouvées » : « Il faut avoir traversé le tout pour savoir comment vivre ».

                                                   Monique MARTA, 26 février 2014

« Cet instant-là »

de Douglas KENNEDY, éditions Pocket, 2011

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Deux pans de la vie de Thomas Nesbitt, écrivain à succès, s'effondrent lorsque, tour à tour, il divorce et qu'il reçoit le journal intime de son amour de jeunesse. Il choisit alors de reconstruire sa vie et d'affronter son passé.

Le livre nous plonge, au-delà de l'histoire personnelle de la séparation d'un homme et d'une femme, dans la séparation du bloc de l'Est et du bloc de l'Ouest, dans ce monde bipolaire d'avant la chute du Mur. Il lève le voile sur les vaines souffrances d'une femme, à cause d'un Mur qu'elle verra s'effondrer. Il existe dans ce livre un lien étroit entre la (dé)construction personnelle des deux personnages centraux – l'auteur et son amour de jeunesse – et l'histoire du Mur de Berlin, symbole de leur vie. L'auteur porte ce mur qui s'est installé entre lui et les autres comme Sisyphe son rocher. Alfred de Vigny a dit que « tout homme a vu le mur qui borne son esprit ». La chute du Mur de Berlin, la recherche de « cet instant-là », le moment de la rupture initiale, sont pour l'auteur autant de clés pour abattre son mur intérieur.

Anne-Laure GUIBERT, février 2014

« Si c’est un homme »

de Primo Levi (écrit entre déc. 1945 et janv. 1947), éditions Einaudi, 1956 (1ère publication)

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En ces temps où des relents nauséabonds viennent envahir l’actualité je vous propose de lire ou relire « Si c’est un homme » de Primo Levi. Pour ceux ou celles qui lisent l’italien,  je  vous conseille de le lire dans la langue originale. C’est un roman dans lequel l’auteur raconte son expérience dans les camps de concentration pendant la seconde guerre mondiale. Arraché à sa vie quotidienne Primo Levi est emmené vers ces lieux mortifères construits pour anéantir la dignité humaine. Il a 25 ans. Il décrit avec pudeur et objectivité comment le Lager nazi a été pensé expressément pour transformer les hommes en véritables bêtes, contraints de lutter les uns contre les autres pour survivre.

Outre le témoignage qu’il veut nous donner Primo Levi cherche à donner une explication, une raison plausible pour trouver la cause qui a poussé des êtres humains à annihiler la personnalité et l’existence de leurs semblables. Le style de Primo Levi est concis, direct, il veut toucher au cœur ses lecteurs pour leur faire comprendre ce qui s’est passé à Auschwitz, la tragédie vécue dans ce camp d’extermination. Son récit et sa pensée restent imprimés dans le cœur de ceux qui lisent ce livre.

MISTOPHORIE, Janvier 2014

HILDEGARDE VON BINGEN (1098-1179)

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Pour aller à la rencontre de Sainte Hildegarde von Bingen, il y a plusieurs chemins. Pour ma part, je commençai par la lecture de « L’initiation à la symbolique romane » de M.-M. Davy (Flammarion, 1977), où je découvris sa cosmogonie et sa vision de l’homme au centre de l’univers. Cette découverte me conduisit dans la petite ville de Lucca, en Italie, où, à la bibliothèque municipale, se trouvent deux miniatures célèbres, dont on me refusa l’accès… J’eus ensuite le plaisir d’entrer dans le monde poétique et musical de la moniale (« Chants de l’extase », Sequentia, 1994). Vint enfin la lecture émerveillée de son « Livre des œuvres divines », où, médecin inspiré, elle nous fait part de ses visions, ses intuitions : « Aux quatre vents principaux correspondent quatre énergies au sein de l’homme : la pensée, la parole, l’intention et la vie affective. » Médecin, poète, musicienne, visionnaire, sainte, Hildegarde fut aussi une fine observatrice de la nature, une voyageuse inlassable, architecte. En outre, elle correspondit avec les grands de son temps et prêcha dans de nombreuses villes. Longtemps malade cependant, elle vécut jusqu’à l’âge de 81 ans. On lira volontiers sa biographie, par Régine Pernoud (Editions du Rocher, 1994)

Monique MARTA, 23 janvier 2014

« L’île des hommes déchus »

de Guillaume AUDRU, éditions du Caïman, 2013

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C'est un livre de corpulence moyenne (238 pages), dont les chapitres ne sont pas numérotés, mais portent le nom des différents protagonistes de l’histoire (Roy, Eddie, Moira, Graham…) ou une date (1967, 1989, 1993…) L’action se passe en Ecosse, sur la minuscule île de Stroma, qui vit refermée sur elle-même et où tout le monde se connaît. En fait, là, rien ne se passe et on veut que rien ne s’y passe. Le Puff Inn, le pub du coin, semble le lieu le plus vivant de l’île. Eddie, après un passé de policier, revient sur sa terre natale pour s’occuper d’une boutique de souvenirs familiale. Ce n’est pourtant pas la famille qu’il porte dans son cœur… Un soir, un événement va venir perturber le calme de Stroma : un squelette a été découvert. Ce sera, pour Eddie, l’occasion de retrouver un amour d’enfance et de renouer avec son passé de policier.

Une histoire bien menée. Un style agréable. L’atmosphère d’une Ecosse pluvieuse, entre bière et whisky. Une édition soignée. Une lecture sympa pour un week-end à la maison.

Monique MARTA, décembre 2013

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Commentaires

26.09 | 19:38

Vraiment très beau. Bizarrement, les six dernières strophes m'emportent moins; mais jusque là, quelle délicatesse dans ce voyage sur l'être aimé

...
15.04 | 22:35

Revue toujours au top; nombre d'auteurs croissant; chaque numéro amène de nouveaux talents, de nouvelles trouvailles et...quelques belles illustrations!

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15.04 | 17:48

Les poètes, on le lit bien, sont bien au courant des instants de lumière qui parfois flirtent avec l'ombre; il en va ainsi de toute la vie...

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13.04 | 15:38

Merci Monique, ce sont les danseurs en cours d'études professionnelles au Centre de formation en danse Off Jazz, qui ont donné leur passion et talent au public

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