Printemps 2016 : Auteurs de A à Z

Poèmes

Jean-Louis BERNARD

Chaque poème
une écume de neige
pour ouvrir le jour
à ses sources noires
pour que la nuit jaune
règne en plein midi

chaque poème
l’errance d’un éclair
maraudeur sublime
portant la parole

chaque poème
un alphabet de pierre
où les mots passeraient
hors du livre
comme hors du temps
les choses essentielles

chaque poème
silence suraigu
point d’orgue
de l’inachevé

*****

Dans nos besaces
quelques deuils immaculés

l’élégance des morts
fait cortège
leurs voix réverbérées
par le sang et le sel

fantômes incessants
nous aident
à méditer le gouffre
à remonter
les pentes de l’absence
par les herbes
inattentives

jusqu’à exténuer la perte
dans la beauté
revigorée

LE FEU ET LES SYMBOLES

Maria do Sameiro Barroso

1.
Ton nom est un lieu de pierre antique,
une illusion de sable doré.
Ton visage est un mot d’oubli
et de lumière.
Tu es partout.
Les palmiers te crient dans la nuit.
Ton coeur est vert, subtil orage,
le ciel est un nid lourd de teinte
et cendres.
Ton visage est amoureux et clair
comme un vieux paysage.
Ton regard est tout ce que je vois
dans un verset infini.
J’aime les oiseaux sur tes lèvres,
mon amour.
J’aime les flammes.
Et la fenêtre rouge de tes yeux
qui oeuvrent dans mes déserts
de brouillard et sable.

2.
Je suis une trace de perles, d’ivoire.
Je touche tes mains perdues,
les éclats noirs, tes violons de soie.
Je touche le cristal froid.
Ta face est l’échelle de mes jours.
J’aime ton corps attaché de rêves
où dansent les fruits mûrs,
les abeilles,
les algues mortes, les nautilus de fièvre.
Et ton nom vit dans l’odeur de la mer,
dans les moulages de sel,
dans les schistes brûlants.
Tu goûtes la mer, le hasard.
Les débris d’azur fabriquent
la nuit ancienne
des poissons vivants.

3.
Les lilas sont toujours mon pays,
je dors dans une goutte de pierre,
dans un temple de soleil,
dans un nuage d’ébène.
Je ne sais pas la raison des volcans.
J’écris les miroirs qui se cachent
dans les turquoises, les jaspes,
les opales chatoyantes,
les cristaux qui s’enflamment,
tes yeux qui se ferment,
ta bouche qui brille
dans les geodes de marbre
qui peuplent le ciel.

4.
Il faut chercher partout.
Tu es la chanson des cailloux.
Tu es le chant de l’aube,
l’oiseaux orphique, l'échelle
des mes jours, la lumière d’ivoire.
Les mots portent ton sang.
Le feu est une chimère puissante,
une dune mouillée, un goémon d’eau,
une mouette qui ne s’arrête jamais
sur une barque invisible.
Il faut chercher, réveiller le temps.
Tu te caches dans la lune brisée,
dans les forêts blessées.
Tu habites le dernier subterfuge
du vent.

Poèmes

Aurélien DONY

Moineau

J'essuie
Ce qui de moi
S'émiette.

Je rêve d'un moineau
Pour bouffer tout entier
Les restes de ma vie.


Pas l'ombre d'un doute

Pas l'ombre d'un doute.
Des villes
En bandoulière
Et des cris en collier :
Un peuple d'oiseaux morts
Sur le gris des pavés.

Pas l'ombre d'un doute.
Des yeux crevés et blancs
Des yeux comme on digère
Des moules en plein été :
La digestion du plein,
Du trop, de l'overdose.

Pas l'ombre d'un doute.
Ton corps exténué
Ton corps offert
Aux fantasmes des porcs :
Le sexe d'aujourd'hui
Se décline en sex-tapes.

Pas l'ombre d'un doute.
Nous sommes d'une race
Trouée d'être moderne.
On appelle poème
Ce qui chantait hier
Et crève sous nos pieds.

Alzheimer

Khalid EL Morabethi
http://lamuseduciel.blogspot.com
Maroc / Oujda

Alzheimer fait le tour de la table
Entièrement nu et avant de se laver le visage,
Car il hait sa nature, ses vêtements et les anniversaires, il ne voudrait pas savoir son âge,
Alzheimer veut être piano,
Non pas un vieil homme méchant mais piano,
Non pas un grand-père qui attend son petit déjeuner mais piano,
Non pas un grand-père qui attend un coup de fil de sa fille mais piano,
Non pas le chaos mais piano,
Juste pour savoir ce qui se passera quand monsieur noir jouera la première note,
Juste pour savoir si la mort l’aime,
Juste pour savoir s’il est proche de l’idéal,
Juste pour savoir s’il peut encore avoir mal.
Alzheimer fait le tour de la table,
Sa femme lui dit qu’elle peut le laisser comme un sac,
Qu’elle peut le jeter comme une pierre au bord du lac,
Si elle le tue, elle serait seule, pensait-elle,
Si elle se tue, il serait seul, pensait-elle.
Les sourires tombent,
Les regards tombent,
Les mots tombent,
La pluie tombe
Étrangement,
Lentement,
La mémoire tombe,
La salive tombe,
Une idée tombe,
Une autre feuille d’un arbre tombe
Étrangement,
Lentement,
Avec une telle beauté,
Alzheimer pense que s’il devient piano, le temps va s’arrêter,
Il pense que s’il devient piano, les cris de sa ténébreuse vont s’arrêter,
S’il devient entièrement piano, la douleur du cancer va s’arrêter,
Les battements inutiles vont s’arrêter,
Maudit cœur…
Maudite fleur,
Belle mais angoissante,
Elle est belle mais elle donne ce sentiment de haine, ce sentiment de honte,
Maudit cœur…
Maudite fleur,
Maudit miroir,
Sale tête, disait-il,  
Il veut avoir une nouvelle tête,
Il veut être piano protégé par une bête
Maudite image,
Maudit stylo, maudites pages.
Alzheimer fait le tour de lui-même
Il dit : ‘’ Je ne veux pas m’enfermer dans une tombe et qu’on annonce ma mort’’
Il veut être piano, bien caché tout au fond de la mer, comme un trésor.

Poèmes (Extrait)

Ivan de MONBRISON

En silence

ce morceau de nuit
      fond
à la surface
c'est un masque de verre
           collé à même la peau
tu enlèves ta tête
tu la poses sur la table
   mais elle ne se tait pas
         et cancane sans cesse
sur la paroi
     d'en face
un miroir accroche le paysage
              au mur
  il gigote en tout sens
  mais
dans sa tombe un fou se parle à lui-même
et rit en même temps
ainsi
  chaque
   objet
       posé
         dans un coin
                 du caveau
lui rappelle son passé
dehors le monde vacille un peu
  et
retombe
à
l'envers
tu entres dans ta chambre
  pour chercher
              ce livre que tu y avais oublié
               il y a plus de vingt ans
     tu le prends dans tes mains
tu le parcours fiévreusement
comme pour y trouver
une réponse
à l'histoire de ta vie
tu tombes
au hasard
   sur une page ouverte
        tu lis les mots qui disent
tout ce que tu n'as pas vécu et que tu aurais
voulu vivre
tu pleures
puis
tu t'en fuis
d'un coup
pour tout oublier
...

Nocturne

Le sol désossé
 des bouts de chairs
   éparpillés
les mains
n'ont
plus de doigts pour accrocher
 le vent
on plie un peu en attendant
 la   nuit
 le ciel est peint au plafond
    des nuages
     apparaissent
       comme
          des fleurs de sel
 tu restes allongé
par terre
à regarder
par la fenêtre
 qui s'ouvre
   d'un seul coup
            les bords pliés
                      du paysage
        qui bouge
 pour fuir le long du fleuve
           et ne s'arrête jamais
un cri
tombe
d'une bouche
on se
lève
la mémoire dans la poche
on saute à
pieds
joints
dans une
flaque
d'eau
et
l'on passe au travers
de l'autre côté
on se retrouve
sous terre
allongé à côté des morts que l'on connaît
ils nous parlent un langage
            qui nous est familier
pourtant à la surface
au milieu du cimetière
 quelque chose s'est posé
      sur un plateau
              de la balance
                   en fer forgé
 qui orne un tombeau
            où tu viens de grimper
               c'est le globe terrestre
                       tout bleu
          tu le vois fondre un peu
               à la chaleur
                  des rayons du soleil
                        comme de la glace
                          sa chair
                           fondue est
                                   noire
                    et forme
              une flaque immense au bord de ta pensée
...

Poèmes

Jean-Damien ROUMIEU

De par-dessus l’étrange
et des mers du silence,
les comètes m’appellent.

Les comètes ont des rires
et des gestes d’enfants,

ne se soucient de rien,
hors d’inventer le vent,
la crosse des fougères,
le règne de l’instant.

Les comètes sont rondes
comme balles d’enfants.

Le ciel est une cour d’école
où le savoir descend
en fleuves de lumière

et monte de la glèbe
d’où naissent et renaissent
nos visages fluants.

********************************

Bien peu m’importe
si ta chemise est sale,
artisan de l’éclat.

Tu es assis dans l’ombre
de ta case de branches
et d’argile séchée.

Les échardes jadis
ont lacéré ta chair.

La serpe de tes yeux
moissonne l’existant.
 
Ta main rudoie la pierre,
entrouvre nos écluses.

Ton geste est assuré,
ajusté à l’éclair.

Redevable, le monde,
à tes semences vives.

Tu fondes la patience,
la parole donnée.

Tu clames la clémence
et confonds les serpents.

********************************

Corps animal,
en ma poitrine, un feu léger.

En ma fourrure un abandon,
une eau limpide entre les mains.

Je répands l’ombre
en cascatelles
dans les forêts des canicules.

Tout s’érige et tout se meut
selon un cycle irrésistible.

Tout se pose et tout repose
sur la muette certitude
des calcaires et granits.

Il n’est de guerre
entre les branches des chênaies,
seulement un long frisson
avec le nôtre conjugué.

Prépare-toi
à arpenter ères et ères,
et tous regards présents, passés
comme pétales d’un jour sans fin.

Jour absolu,
un papillon dans les lauriers.

***********************************

Pénètre, voyageur,
dans l’ovale central
où l’arbre resurgit
pour de neuves errances.

Sur la terre bâtée
comme sont les servantes,
ensemencer
la liberté de coeur.

Irisation du temps
à même notre peau.

Soif consumant les os,
ventre creusé
par l’imminent vertige.

Nos regards sur le monde
retrouvant la candeur
pour devancer le cri.

Gravir le flanc de la paroi,
et déjà s’introduire
dans l’instance du ciel.

Ici, près de la face
portant le poids
de l’obscure douleur,
nous dirions
que des branches et des pierres,
que des hanches porteuses
de l’ancestrale terre,
s’élève un vertical soleil.

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Commentaires

26.09 | 19:38

Vraiment très beau. Bizarrement, les six dernières strophes m'emportent moins; mais jusque là, quelle délicatesse dans ce voyage sur l'être aimé

...
15.04 | 22:35

Revue toujours au top; nombre d'auteurs croissant; chaque numéro amène de nouveaux talents, de nouvelles trouvailles et...quelques belles illustrations!

...
15.04 | 17:48

Les poètes, on le lit bien, sont bien au courant des instants de lumière qui parfois flirtent avec l'ombre; il en va ainsi de toute la vie...

...
13.04 | 15:38

Merci Monique, ce sont les danseurs en cours d'études professionnelles au Centre de formation en danse Off Jazz, qui ont donné leur passion et talent au public

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