Lectures de Patrick DEVAUX (2015-2016)

Si Dieu nous prête vie

Roman d’Intissar HADDIYA, éd St Honoré Paris, Octobre 2016

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Dans cet ouvrage de fiction, Intissar Haddiya nous emmène dans les fonctions essentielles de l’Humanité, les conditions mêmes de la Vie, à travers ce sang qui coule en chacun de nous.

Chaque personnage de son roman est lui-même, elle-même, un roman dans le roman.

Les protagonistes sont juxtaposés un peu comme des tableaux dans un musée car traiter de la Vie, c’est faire œuvre d’Art et l’Art ou l’approche culturelle est une forme de luxe : « Il n’y avait pas de bibliothèque dans son quartier et d’ailleurs même s’il y en avait eu, elle savait qu’elle n’aurait jamais pu s’offrir le luxe d’acheter un livre ».

De fait, les héros de ce roman sont des êtres comme vous et moi si ce n’est leur lutte pour la vie.

Hémodialysés (dépendent d’un rein artificiel pour vivre), conscients du risque d’un seul jour perdu, ils vont à l’essentiel de ce que permet leur dépendance.

Cette dépendance leur ouvre d’ailleurs, la plupart du temps, des horizons aux soleils accrus : « Elle connaissait bien son corps. Elle se connaissait mieux que quiconque et elle savait que cette fois elle était bel et bien enceinte ».

Douleurs physiques et morales n’entament en rien l’extrême vécu des combattifs de vie desquels font aussi partie les médecins et le personnel soignant.

On sent l’Humanité en marche dans ce monde de la maladie où les contacts humains, l’empathie n’ont rien à envier à celui des « biens portants ».

Un grand livre s’appuyant sur le vécu de l’auteur, médecin, professeur agrégé de Néphrologie qui donne ici une belle dimension d’encre bleue (comme l’espoir) au sang rouge qui coule dans nos veines et parfois comme ici à travers la transparence des tuyaux de la machine.

Ce sang est lumineux qui réhabilite les fonctions essentielles à la vie à travers les reins, fussent-ils artificiels.

Les protagonistes excellent de vie pendant les 4 heures immobilisées, sans doute même plus actifs que certains sédentaires :« Après quelques secondes d’hésitation, Zoubida finit par lui donner un gâteau en forme de fleur avec des petits grains de sucre de couleur rose, jaune et bleu …Zoubida se sentit flattée, elle sortit en l’espace d’un bref instant de ce corps éreinté qui l’emprisonnait de sa douleur ».

Le roman ne cache rien des difficultés inhérentes à ce mode de survie physique, se faisant le porte- paroles du traitement de maladies contraignantes teintées pourtant de cet espoir que représente, souvent, in fine, la greffe d’un rein quand c’est possible : « Dieu, faites qu’un miracle se produise ! J’ai tellement besoin d’un miracle en ce moment. Les gens normaux ont tellement de chance. Ils ne le savent pas. Quel gâchis ! ».

Contexte de rêves et de luttes alternées dans un milieu globalement défavorisé du point de vue médical, l’intrigue se déroulant au Maroc où la sécurité sociale est en pleine évolution, mais où tout le monde n’a pas forcément accès aux soins.

« Si Dieu nous prête vie »… c’est bien la médecine qui la sacralise : « Pour Saadia, le plus difficile était le régime restreint en fruits secs, les dattes en particulier. Elle n’a jamais pu assimiler le fait qu’on puisse lui déconseiller ce que Dieu a mentionné dans le livre sacré ».

Si la médecine est brillante, l’auteur est digne d’admiration et ainsi doublement présente aux côtés de ces grands malades enclins à défendre chaque goutte de la beauté de leur sang : « Tout individu a droit à la vie, toute personne a le droit de vivre, personne ne devrait décider du contraire ».

Le livre s’achève par un poème à découvrir.

Patrick Devaux, Décembre 2016

A nos vallées enfouies

De Catherine BERAEL, éd Le Coudrier, Octobre 2016
Illustrations par elle-même
Texte « en réponse » de Jean-Michel AUBEVERT (L’amont d’un aval).

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On creuse rarement les sillons de l’attente dans la progression ; c’est pourtant ce qu’initie Catherine Berael avec « à nos vallées enfouies ».

Le fait de monter transcende le recul de son héroïne qui n’a aucune hâte dans sa démarche, si ce n’est une certaine détermination : « Le chemin s’enfonce doucement dans une forêt rocailleuse, il prend ensuite de l’altitude parmi les hêtres nains jusqu’à la brèche caractéristique de Petra di Leva au début des crêtes ».

Les poumons s’emplissent d’efforts, la tête de souvenirs.

On se retrouve, in situ, sur le mythique GR20, en randonnée, parsemée de rencontres croisées sur le sentier ou même pendant les nuits non pas « passées » mais « écoutées » sous tente.

C’est que l’aventureuse de ce défi est aussi à l’écoute des bruissements, parfois infimes, qui l’acquièrent dans sa propre écoute.

En effet, au détour d’un pas on peut aussi bien trouver la tragédie que peut évoquer physiquement le risque de ce genre de lieu que se rappeler un amour en transit de soi : « nous évoquons ces montagnes étonnantes, nous avons foulé les mêmes sentiers, traversé les mêmes paysages, nous étions si proches mais chacun à sa randonnée ».

De ce monde rocailleux d’où le moindre caillou peut rouler jusqu’à une « vallée enfouie » qui ressemble à la vie émergent les mots qui comptent double ou qui comptent triple (comme au scrabble) suivant la place qu’on leur donne dans le texte : « J’avais craint de raviver l’ire d’antan, il n’en n’est rien mais un fond de tristesse traîne encore à l’âme » (j’avais lu en « sous-entendu » « raviner », par exemple).

On peut marcher dans ce court roman dans plusieurs sens sans se prendre les pieds dans les lacets du temps, une des questions sans doute essentielles de cette démarche d’écriture forcément très physique.

« L’amont d’un aval », signée « Tristan », en première partie du livre est à mon sens, une demi réponse à la quête d’une histoire d’amour que j’ai envie de qualifier « d’endémique » tant elle colle à l’érosion de la symphonie globale du récit : « Voici que je revins sur mes pas, mais vous m’avez gardé rancune de la fortune d’un rêve ».

Le style de Catherine Berael est, à son deuxième roman, déjà « reconnaissable », même si les sujets traités sont totalement différents. Il y a cet univers d’ambiance particulière qui donne de la consistance à une sorte de vécu (un peu comme on pourrait se rappeler d’un rêve). L’ambiance est élevée de main de maître dans une démarche quasi professionnelle où il n’y a aucune place pour le hasard ; tout est organisé ; tout est prévu. Du grand art de construction, de mise en place que, peut-être, ne doit pas tout à fait au hasard lié à l’espace la manière de voir de cette professionnelle de l’architecture.

On peut ajouter à la littérature la performance de l’illustratrice qui n’est autre qu’elle-même, artiste complète que revendiquent les éditions LE COUDRIER avec une présentation de totale qualité.

Patrick Devaux, Novembre 2016

JE, TU, IL

Remonté le temps, sondé le silence,

de Claude Cailleau  éd Tensing, 10/2016

Photo de couverture Huguette Cailleau

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Le poète joue des remontoirs horlogers dans les hoquets du temps, spasmes de 55 pages vitalisées de réflexions poétiques.

Usant des trois personnes du singulier (JE TU IL), de manière à se sentir accompagné dans sa démarche, il observe et s’observe dans son court faisceau de temps, rappelant le passé, se motivant d’un « court » présent dans l’avenir : « j’étais encore enfant : j’ai dû, distrait, me prendre pour un autre ».

Car « Je » est bien un autre qui connait peu de ses antécédents comme s’il s’agissait de vies antérieures : « Le voilà perdu dans le temps, l’espace, les pas dans la mer, le regard éteint ».

Ecorché de silence, attentif aux signes préfigurant une sorte d’Eternité, l’attente et le mouvement se mêlent à une solitude certaine en grande partie « choisie », « les êtres perdant leur visage peu à peu dans le brouillard des jours ».

Cette forme d’écoute ressemble, à s’y méprendre, à une tentative de diagnostic avec les souvenirs pour stéthoscope.

On retient, du côté physique, l’œil et les pas. L’œil photographie les murs du passé. Les pas mènent à l’amitié des arbres, le caillou ramassé sur le chemin, aux détails de la nature qui veut dire quelque chose que la démarche ne peut comprendre : « c’est là tout près, que l’on voit sa vie, transparente, sereine, passer, se fondre dans l’énigme ».

L’interrogation d’être et le pourquoi être restent, évidemment, sans réponse dans la prise de conscience d’un Dieu un peu dur d’oreille : « tu criais quelquefois, dans le vent voyageur. Mais pourquoi Dieu répondrait-il à l’homme agenouillé sur la pierre du seuil ? ».

Ces petites proses décrivent le temps, lui donnent de la consistance. Et quand il a déjà un peu passé, il rend le caillou du chemin bien plus éternel que nous. Dans sa dédicace, Claude se demande s’il s’agit de poésie. Certes, par les images, mais surtout il s’agit d’une réflexion profonde sur le sens d’un parcours où « JE TU IL » ne font qu’un !

Patrick Devaux, Novembre 2016

Venise, terre de chair liquide

de Denise JARDY-LEDOUX, éd du Douayeul 2011

Photos de Juliette Ledoux et Denise

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Superbe court récit que cet hommage à la ville des villes, la grandissime Cité des Doges.

Denise, costumée en guide touristique d’un genre très poétique nous emmène au bal masqué des mots là où tout un chacun peut prédire sa nostalgie du futur comme si chaque pas d’escalier de pierre, chaque mouvement de gondole la précipitait davantage dans une sorte de passé projeté dans l’avenir.

Le style est scrupuleux, ciselé à l’instar des dentelles de pierre qui habillent le passé de la spongieuse Venise : « Elle s’était plantée au bastingage, refaisant indéfiniment le parcours. Elle effectuait l’inventaire des reflets veillant à ce qu’aucun ne manqua à son répertoire de la veille ».

Le récit, en prose, fait clairement état de souvenirs qui semblent très personnels à moins d’avoir (et c’est très possible) le don de susciter une sorte d’instinct autobiographique.

Respiré de photos en noir et blanc, le texte est lui aussi coloré et vivant que l’éternelle ville aux fragilités suscitées sur pilotis à protéger : « Elle se penchait et regardait l’ombre de la barque qui surgissait avec force balayant les souvenirs de ceux que l’eau, un instant, a trop tentés…comme un chant de sirène et se sont effacés dans un grand envol de cape noire bordée de rouge… ».

Fidèle à elle-même et à son goût pour la poésie, Denise émaille sa prose en y intercalant de courts poèmes : « Descendras-tu les marches de mon rêve Celui de nos vingt ans Dans cet espace magnifique ? ».

Grand texte d’amour et aussi au souvenir d’avoir aimé, Venise reflétant dans ses eaux le sourire d’une éternelle jeunesse ».

Patrick Devaux, Novembre 2016

La voix haute
Roger GONNET, poèmes, éditions Sac à mots, juin 2015

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L« Apporter des lampes à la nuit qui vient », voilà bien un propos dans le clair/obscur que revendique Roger GONNET.

Dans ces poèmes d’éternité raccommodée sans cesse, l’usure du temps se répare en mots, en artisanat de la langue qui cherche le ton exact puisque « la parole est un souffle dans une nuit tremblante ».

Le corps, à l’aube d’une sorte de sommeil, transcende le rêve par les paupières servant de rideaux de théâtre aux images frontalières d’une réalité qu’on pourrait qualifier d’augmentée ».

Sans doute est-ce là-même l’idée qu’on devrait se faire de la poésie…

Dans cette prise de conscience très visualisée du temps, l’écriture sert de motivation profonde : « Il y eut la neige et les arbres plus noirs Caractères chinois sur la désolation du temps ».

Là où Rimbaud avait des semelles de vent, Roger endosse tout le costume des manques : « Nous sommes faits de tant de manques que nous prenons l’air de partout ».

Le recueil est présenté en alternance d’une idée courte en italique suivie d’un commentaire, un peu comme on met une phrase à la craie sur un tableau qu’on effacerait immédiatement ensuite pour que fusent, en commentaires, les idées d’une classe attentive.

Bref, l’auteur nous interpelle et semble faire en sorte qu’il trouve, pour nous, les solutions aux questions posées puisque ce qui n’est pas énoncé ne sera pas su car sont « perdus les mots que tu ravales ».

Patrick Devaux, Septembre 2016

Le Miroir aux Allumettes
Pascal Feyaerts, poèmes, éditions Le Coudrier 2016

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Les fioles de l’alchimie poétique de Pascal Feyaerts ne demandent qu’à être mélangées.
La prudence n’est pas de mise pour cet auteur flirtant avec le vif souvenir des surréalistes, sans en être un pour autant, les idées et la philosophie sous-jacente prenant ici le pas sur les images suggérées.

Sortes de décalcomanies poétiques posées sur la peau de la sensibilité du moment qu’on se choisit, les poèmes de Pascal sont conçus telle la lumière se diffuse à travers un prisme : le rayonnement est attendu mais on ignore où le faisceau va faire mouche : « Naître est un défi quand on a déjà inventé le fil à couper les leurres et qu’on aime les machines cassées à qui il ne manque qu’un grain de poésie pour fonctionner ! ».

L’état du poète est évoqué dans toute son interpellation : « Tu respires peu mais loin. Tu étouffes ton ciel saisi à la gorge Et tu meurs souvent au milieu des périples Mais quelque part un nuage croit en toi ».

La vie courante est ainsi mêlée directement au texte avec ce qui parait être des jeux de mots qui, en réalité, sont des jeux de Vie à la recherche des grands thèmes : la vie, la mort, la solitude et, bien sûr, l’amour puisque « c’est par le verbe que l’on se livre et à mots découverts que l’on lie la soie de l’ombre à la parole ».

Avec ses sensibilités de papier ouvertes sur autrui, l’auteur trouve-t-il ainsi ses âmes sœurs à travers les mots ? Je crois qu’il s’attend davantage à un lecteur attentif prêt à buter sur ses mots, scrabblant l’idée pour ainsi laisser jouer la pensée de son éventuel participant au jeu.
Jeu cependant très sérieux puisque sa « conjugaison se résume en un acte solitaire visant à recycler le naufrage par le verbe ».

Une poésie « bouée de sauvetage » sans noyé puisque « toute l’eau du port ne suffit pas à inonder le songe ».
On passe ainsi de l’image à l’idée et de l’idée à la métaphore sans savoir si on a les mots dans le bon ordre, ce que même l’auteur ne sait sans doute pas, vivant le mot présent comme on vit l’instant du même nom : avec passion, gourmandise et un soupçon d’inquiétude…

Les textes sont illustrés, avec brio, par Frédérique Longrée.

Patrick Devaux, Août 2016

L’étrange bibliothèque
Nouvelle d’Haruki Murakami, éditions Belfond, 2015
Traduction d'Hélène Morita

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Sous le prétexte, en apparence anodin, d’entrer dans une bibliothèque pour emprunter des livres, Haruki nous emmène au tréfonds de l’esprit humain, jouant des pouvoirs mis en cause : la manipulation, l’éducation et/ou la discipline « à la japonaise », voire la lente torture.
Le sujet pris dans ce parait être une historiette de conte de fées pour enfants est entrainé malgré lui dans une situation inextricable : « Entre là-dedans et plus un mot ! Ensuite tu liras ces trois livres jusqu’à ce que tu les connaisses par cœur, dit le vieillard ».
Le texte est également une manière de faire prendre connaissance que, dans notre société matérielle, tout a un prix, même la connaissance : « Si elles (l’auteur parle des bibliothèques…) se contentaient de fournir des connaissances pour rien, quel serait leur bénéfice ? ».
Bien sûr, la société japonaise, parfois jusqu’au-boutiste, est égratignée, l’auteur évoquant de fait cette sorte de beauté mais aussi de force et de puissance qu’on retrouve dans tout l’Art du Japon (les mangas, par exemple).
La façon de procéder me parait directement inspirée d’«Alice au Pays des Merveilles » de Lewis Carroll :la manière d’entrer dans le sujet, les personnages parfois animalisés (l’homme-mouton).
On reste hypnotisé par un tel talent rendant subtils en même temps à la fois le cauchemar et le rêve.
De plus, on est directement happé par l’intrigue.
Cette longue nouvelle, magnifiquement illustrée par Kat Mentschik, elle aussi au sommet de son Art, est digne de cet écrivain hors norme qui, depuis un certain temps déjà, mérite le Prix Nobel de Littérature.
Des personnages de gentillesse et de beauté apparaissent comme un rêve détaillé dans le cauchemar jusqu’à préciser de douces évocations culinaires apportées au prisonnier par une douce fillette : « Là-dessus, elle ouvrit la porte et sortit de la pièce en poussant la desserte devant elle. Ses mouvements étaient aussi aériens et doux qu’une brise de mai ». Cette dernière description, courte et très théâtrale en même temps, me fait penser à la beauté et à la subtilité des haïkus.
A lui seul, Haruki est l’âme du Japon, celui d’avant et celui de maintenant.
Peut-être même celui de demain tant il semble en avance sur son temps pour transcender cette imagination « à la japonaise » qui semble n’avoir pas de limites : il suffit de regarder leurs villes et leur manière de vivre. J’ai eu l’occasion de le faire. Quitter le Japon, c’est déjà avoir envie d’y retourner.

Patrick Devaux, Mai 2016

Au seuil d’un autre corps
Aurélien DONY, poèmes, éditions LE COUDRIER, février 2016

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Dès le premier recueil d’Aurélien Dony, à 18 ans, j’ai retenu son nom.
Il promettait. Et il promet avec « au seuil d’un autre corps », un recueil dynamique, jeune par ses envolées lyrico-théâtrales.
Car tout est jeu dans ce livre de la vie comme si l’auteur avait déjà une longue expérience de celle-ci, rendant actif le moindre souvenir comme parfois il les enclave entre les mots pour s’en rappeler longtemps.
Le souvenir actif est plaisant et communicatif : « Je cherche dans ma nuit Vos corps et puis vos voix qui prennent dans mon cœur le sanglant de la lutte ».
Quand ce faiseur de phrases parle d’amour, il fait court mais va à l’essentiel : « Toi, moi Et tout ce vide autour ».
Aurélien Dony cherche son chemin à travers lui. On lui souhaite déjà bonne route car il croise régulièrement celle d’autrui : « Je te rejoins Toi mon ami mais je prendrai parmi les routes celle oubliée de tous les autres ».
Les textes à dire ont l’hyper émotivité de la jeunesse et la théâtralité de l’époque, notre époque et tout y passe à observer le monde comme autant d’actualités…
Textes écrits avec la force et la spontanéité du fait divers en alternances de longues révoltes aux idées universelles et de textes plus courts recherchant en lui-même les molécules manquantes à la compréhension ou l’incompréhension de tout : « mon corps, mon souhait, mon autre, ma faille ».
Parfois baudelairien : « le poème est un chant qui se perd en écho dans l’âme des damnés » …et sert de lien pour communiquer.
On sent Aurélien inondé d’images tant déborde l’enthousiasme de ce jeune poète au look de mousquetaire et toujours prêt à croiser le mot juste avec lui-même et avec autrui : « Tu ne m’as rien dit Tu m’as laissé le pinceau à la main Inventer mes couleurs ».
Mêlant ses vies propres et révoltées aux actualités, ce jeune poète s’ouvre au monde.
Le lire, que dis-je, l’écouter, car c’est une vraie voix presque déjà affirmée, est un ravissement.
Il est sur scène. On l’applaudit.

Patrick Devaux, Mai 2016

L’été de la rainette

de Corinne HOEX, éditions Le Cormier, 02/2016 (prose poétique)

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Texte heureux. Mais pas seulement. Texte évoquant une certaine enfance, certes, mais pas seulement non plus…
Le thème est à la fois très personnel et très universel ; de plus, atemporel en étant étrangement précis dans le temps.
Les « points de croix » servent de fil conducteur à ces scénettes d’enfance rappelées dans l’œil de l’adulte, ce qui fait que « l’angle de vue » (malgré le prétexte d’observation depuis les dessous de table – et au-dessus se trouve celui des adultes) est celui de la poétesse avec la maturité d’une réflexion construite autant sur l’observation que le souvenir : « Les dames en visite s’en vont à petits pas ».
Sortes de souvenirs intrigants de précision comme si la personne adulte était en réalité, actuellement, l’enfant qu’elle n’avait pas été, ce que semble confirmer la répétition du conditionnel : « Ce serait l’été pluvieux de la maison humide. L’été de la grenouille qui glisse sa tête verte entre les lames du volet. « Une rainette » dirait l’oncle Armand. Il faudrait faire un vœu ».
Subsiste cette impression d’être dans une enfance plus éloignée que celle de l’auteur « Aiguille grinçante. Voix de ton maître », ce qui tend à dire que l’époque évoquée semble également atemporelle comme si on rendait vivante non seulement la clarté d’un tableau de Van Rysselberghe mais aussi tous ses portraits reconstitués pour lui en touches impressionnistes et pour Corinne en points de croix : « ce serait l’été sous la table d’osier parmi les écheveaux de soie de ton ouvrage » : la progressivité des références au monde de la couture n’a rien du hasard du dé trop grand au doigt ; tout est prévu et mesuré dans cette prodigieuse écriture relatant l’enfance et la Nature du grand parc des adultes.
De temps à autre, la broderie casse son fil : « Fil brisé. Egaré au fond de ton oubli ».
Le style s’exalte court et parfait suivi de blancs méthodiques où surgit alors une réflexion très adulte nous menant tout droit à la réflexion de savoir si cette enfance « heureuse » a été imaginée ou vécue de toutes pièces.
Laissons, pour le plaisir, sautiller de page en page cette « rainette » brodeuse d’une douce et tranquille éternité suggérant un perpétuel printemps : « La mésange pour son nid arracherait quelques brins au balai ». Chez Corinne on passe vite du rêve à la réalité.
La petite « contrainte » des points de croix ne serait-elle alors que la toute première évocation d’un futur style proche du littéraire pour une poète projetée, telle la rainette, dans la maturité de son Art ?

Patrick Devaux, avril 2016

Soleils vivaces
Parole de poète

de Jean-Michel Aubevert, éditions Le Coudrier, mars 2015

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Si «  la nuit fait la courte échelle aux année-lumière », Jean-Michel Aubevert tisse de l’infiniment petit – et parfumé- dans ce que l’on considère être infiniment grand.
Le raccourci d’espace-temps s’éclate à travers la beauté plutôt que d’être nonchalant.
Texte de bonheur et de jouvence pour baigneuses averties de poésie dans une nature revendiquant une nouvelle virginité, « femme porte d’âme où l’ange se mélange ».
Langage épris d’une certaine religiosité spiritualisée, chaque fois au bon moment de ce qu’on pourrait qualifier de marche littéraire où le rythme du texte saccadé laisse respirer cette sorte d’élan continu d’émerveillement.
Le style gouleyant n’a d’égal que l’éveil de la vanité puisque « toute tombe est cénotaphe sans autre épitaphe qu’un souffle monté en graines ».
Texte d’éveil où la rose a saveur d’éternelle femme aux allures d’éternité printanière.
La Nature est purifiée par absence de sacrements puisque « sous le voile, toute croyante va nue comme l’habit fait le moine ».
Retour aux sources sans concession, aucune.
Faux incroyant, l’auteur manie les Ecritures avec toutes sortes de petits soins, parfois humoristiques, apportés à la louable intention de douter de tout. Sinon la sève portée aux nues, il semble inutile d’en vouloir plus.
D’une intention traduite en objet, l’auteur en souhaite une extraction maximale ; « Il n’est jusqu’au chapelet qui ne puisse faire grain au moulin à prières, lever en pensées ».
Contemplation permanente d’une nature aussi évidente que merveilleuse : » Les arbres, ils font un pont aux oiseaux chanteurs pour mettre du bonheur dans le ciel ».
Jean-Michel pense la poésie dans l’intégralité de la nature : « s’il est un verbe agissant, c’est dans la pensée de la poésie » : l’auteur va au plus profond de son ivresse « pour autant qu’au nom de la rose une âme réponde ». L’esprit volète ainsi non seulement de la pensée à la Nature mais sert de vecteur pour édifier le propos de ces « Soleils vivaces », le style étant à la fois maîtrise et envolée enthousiasmante.
Jean-Michel est bien celui qui marche une rose au poing : il est viril dans sa démarche et féminin dans ses approches.
Ce que dit Aubevert de l’oiseau tient de l’ange mais c’est l’oiseau qui finit par devenir l’ange gardien du poète. On ne voit plus qui du mythe ou de la réalité sort victorieux de cette sorte de confrontation de pensées.
L’auteur ne décide de rien tenant une décision (qui ne sera pas la sienne) en suspension. Le style est envolé, précis, incisif sans faire mal, sans concession : si Dieu décide parfois, il ne gouverne pas ; le poète tient trop bien, et à sa façon, les rênes de toutes les « bibles » possibles.
Du Grand Art qui remet en évidence les grandes arrière-pensées du monde et d’un Dieu que l’auteur ramène aux premières articulations langagières de l’enfant à sa mère…
Etonnantes et régulières allusions au vocabulaire du monde chrétien : « A la passiflore, les conquistadores crurent déchiffrer les marques de la Passion, les clous et la couronne d’épines… ».
Jean-Michel « ne se fie qu’aux cérémonies du verbe », maniant avec brio une poésie autant active par son énergie intrinsèque que par une approche contemplative proche de celle des bouddhistes. Il ne touche pas la rose ; il ne fait que l’effleurer.
L’Humanité et l’Amour sont rendus encore plus vivants par la proximité non seulement de la Vie mais de la vivacité : « Epaule contre épaule, sous l’oiseau qui s’envole, un cœur était gravé et c’était le nôtre qui battait sous l’écorce ».
Dans cette quête d’Absolu et « impassible des merveilles », nous voici emmenés à la quête du Graal dont l’épopée serait le Verbe. L’auteur lui-même, presque perclus de Beauté, ignore parfois où il se trouve mais sa poésie est un paradis sur terre.

Quasi en conclusion, le chantre de la prose rappellera le grand Lamartine, clamant comme lui : « Et que tout dise ils ont aimé »

Patrick DEVAUX, mars 2016

Le phare, voyage immobile

roman de Paolo RUMIZ, Ed Hoebeke, 2015

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Tout ce qui fait une existence vraie semble recensé dans ce récit de voyage qui n’en est pas un.
La stature immense d’un phare est le point d’orgue de ce questionnement non sur soi mais autour de soi dans un environnement immédiat où on ne sait plus bien si on se laisse magnifier par l’immensité (la mer, bien sûr, mais aussi le ciel étoilé de la nuit) ou l’écoute intérieure.

L’auteur semble observer ce retour à un monde premier duquel il ne fait pas vraiment partie, oscillant entre l’admiration et la crainte des éléments où s’entrechoquent marées, météos diverses traversées d’espèces d’oiseaux en tout genre.

La petitesse d’une petite ampoule (celle du phare) n’a d’égale que son miroitement propulsé aux confins de géographies possibles mais sert également de prétexte à raviver les mémoires historiques de phares millénaires survivants ou autant de cités englouties croisées dans le cheminement de l’Histoire : «  la grandiose tour de lumière de La Corogne s’élevant à cent six mètres au-dessus du niveau de la mer, fichée sur les rochers atlantiques à l’ouest de Saint-Jacques-de-Compostelle, fut construite il y a dix-neuf siècles, sous le règne de l’empereur Trajan, et elle fonctionne encore ».
Paolo Rumiz fait passer sa grande érudition avec douceur et tranquillité dans ce superbe voyage immobile où la démarche d’être soi-disant « isolé », le restitue, en réalité, pleinement à autrui.

Peu aventureux car la Nature l’est pour lui, l’auteur s’octroie la modeste place d’observateur d’une magie retrouvée qui semble endémique tant ce monde d’idéal parait surgi de nulle part.
Rien de Robinson Crusoë, mais plutôt tout du méticuleux organisé, l’auteur a pleinement conscience des refuges possibles pour profiter de chaque instant présent d’une manière protégée.

Passent en douce, également, plusieurs messages environnementaux.

Le style est envolé comme celui décrit des oiseaux observés.

Comme une incursion dans un paradis oublié à moins que ce ne  soit là la future « Arche de Noé » : « Et si les goélands, avec leur œil jaune et indifférent, avaient déjà tout compris sans l’aide d’Aristote, de Voltaire ou de Galilée ? »

Patick DEVAUX, février 2016

Le liseur du 06h27
roman de Jean-Pierre Didierlaurent, Ed Au diable Vauvert 2014

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Etrange premier roman où se côtoient quelque part toutes sortes d’intelligentes provocations liées au livre, à la lecture.
Guylain, travailleur au pilon d’une machine dévoreuse de livres ne peut supporter d’exercer ce travail terriblement routinier que s’il a pu exercer ses talents de « lecteur » dans le RER pour les navetteurs matinaux.
Il lit tout ce qui lui passe par la main : « peu à peu le silence se fit dans la rame. Parfois des « chut » réprobateurs retentissaient pour faire taire les quelques conversations qui peinaient à s’éteindre. Alors, comme tous les matins, après un dernier raclement de gorge, Guylain se mit à lire à haute voix : « … ».
Le roman, original, et proposé avec un humour neuf y compris pour évoquer de terribles accidents de travail (la machine broie les jambes d’un ouvrier…) m’a fait penser à certaines dénonciations de rouages professionnels excessifs menant à la tragédie, à l’instar, par exemple, du roman de Roger Vaillant avec « 325000 frs ». Les personnages tournent dans la vie comme autant de solitude : « Sans envie, sans faim, sans soif, sans même un souvenir, Rouget (c’est le nom du poisson rouge !) et lui avaient occupé leur journée à tourner en rond, le poisson dans son bocal, lui dans son studio, déjà dans l’attente de ce lundi qu’il détestait ».
L’intrigue et le hasard vont faire que , lors d’une lecture matinale dans le « RER », le protagoniste de cet étrange scénario tombe sur une clé USB coincée dans le strapontin sur lequel il s’assied tous les matins pour lire.
Une histoire qu’on peut qualifier « d’amour » clôturera cette série d’instants de vie tragique.
L’ensemble de cette écriture inventive m’a aussi rappelé celle de Jacques Sternberg, le brillant auteur de « Sophie, la mer, la nuit »

Patrick DEVAUX, janvier 2016

Au-delà d’Hermès

d’Anélia Véléva, Poésie, Editions Gammagramme illustrations de Kylian Vaev

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Il faut plusieurs lectures, à plusieurs degrés, pour comprendre toutes les subtilités du recueil d’Anélia.

En effet, si « on passe notre vie à regarder ce qui est on passe notre vie à sentir ce qui est aussi ».

Le texte se veut espérance dans un monde bousculé, relaté dans sa diversité : en effet, le texte d’Anélia est ouvert sur plusieurs cultures, à la fois par les langues où le Bulgare (expliqué à chaque fois) est adroitement mêlé au Français mais également empreint d’une extrême rigueur langagière (quasi scientifique).

La plupart des grands « savoirs » humains sont, par ailleurs, évoqués avec un tact extrême : « je m‘inquiète de savoir l’immensité de son savoir j’essaie de différencier la couleur claire de ses eaux de celle de la boue ».

Peu inquiète malgré tout, car « le fleuve est au courant de tout », Anélia charrie, en deux langues, avec beaucoup d’adresse, ses mots dans l’espace lequel confère une dimension optique au texte ouvrant celui-ci comme on ouvre l’espace interstellaire avec un télescope de grande envergure, ce qu’est ici, dans le texte présent, l’œil du lecteur que l’auteur fait vibrer avec un talent notoire.

Si « au commencement était la surdité », « au-delà d’Hermès » il y a des sons davantage devinés ou ressentis qu’écoutés.

Ce recueil de sangs mêlés par toutes les facettes de l’écriture d’Anélia est imbriqué des prenantes illustrations de Kylian Valev rappelant très intelligemment ce regard double à 360° de façon à la fois « primitive » mais aussi futuriste (comme l’écriture du texte très inventive…) et colorée, la superbe idée des « masques » bicolores et aux yeux différemment interrogateurs évoquant, je pense, le mélange des cultures et les questions que se pose la poète, philosophe et professeur, Anélia Véléva.

Patrick DEVAUX, janvier 2016

L’oubli n’a pas suffi à effacer les pas
Carnet de voyage
De Catherine BERAEL, éditions Le Coudrier, mai 2012

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Il y a des livres qu’on trouve en chemin de lecture comme des évidences. « L’oubli n’a pas suffi à effacer les pas » fait partie de ces évidences.
La mer, le port, les gens et la Bretagne pour décor ressourcent la narratrice dans sa quête de mémoires passées autant que d’absolu de vouloir tourner la page.
Le Bretagne, avec ses terres émergées et sa mer immergée devient le vecteur à la fois d’une rupture et d’un nouveau départ.
Cette recherche de présent s’appuie sur un passé riche en émotions d’enfance à travers les traces reconstituées d’un grand père peintre ce qui augmente à la fois la dimension de la quête et cette recherche de couleur intérieure à travers les paysages gris et pluvieux de la lente Bretagne survivante du passé perpétuel en quelque sorte dans l’observation quotidienne de lieux communs devenus des mythes : « de loin les images bougent sans que je puisse les comprendre. Quelques mots m’arrivent de la table voisine, les hommes parlent fort, ce chahut mer berce sans effort ».

Les gestes, les faits sont évoqués avec une grande tendresse. Le temps est suspendu à l’écoute d’autrui à travers soi-même.
Au bar de Brigneau, chez la mère Guérac, on se sent vite chez soi, à l’aise, prêt pour l’écoute, le partage.

Dans cet « oubli » qui se rappelle de tout, l’avenir balbutie.
C’est entièrement autre chose que de la contemplation ou de la nostalgie. C’est le défi de se reconstruire à travers une rupture qui a quelque chose de sauvage.
Ce carnet écrit de manière très scénique tient du scénario : « La mère Guérec en a profité pour débarrasser la table et retrouver la cuisine. Quand j’entre à nouveau dans la pièce, elle se rassied et m’attend, interrogative ».

Au fil des pages du carnet « des vies se croisent et se séparent, les messagers du temps disparaissent comme ils sont apparus après avoir délivré leur missive ».

« On ne peut se quitter sans abandonner un peu de soi » : l’absent du couple en rupture est présent dans le constat des choses, des gens et même des souvenirs qui cherchent à accrocher aux murs les toiles du passé comme pour leur donner un sens ultime avant qu’on ne les reconnaisse plus.

Catherine illustre elle-même le carnet. Avec brio. Ses dessins donnent de la lumière au décor souvent gris de la Bretagne.
Ce sont des dessins d’une lumineuse philosophie accompagnant cette magnifique quête du Graal personnel, transformant en bonheur, une rupture annoncée mais qui s’ouvre de nouvelles perspectives.

Patrick DEVAUX, décembre 2015

Sirènes et quelques rois 
nouvelles
De Jean-Marie GILORY, Editions Saint Michel et Sylvain Gilory (septembre 2015)

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Il y a beaucoup de recherche dans les rêves écrits de Jean-Marie Gilory. Non pas qu’il ne soit pas sûr de lui. Que du contraire…C’est plutôt l’homme à quai qui regarde autrui avec beaucoup de respect par-dessus les bastingages de temps, de lieu et d’émotions.
C’est que le vieux loup de mer se sert très certainement d’évènements vécus par-delà les océans ou les continents, yeux écarquillés pour aussi mieux s’observer lui-même à travers ses jumelles orientées vers l’autre (souvent la femme) : « Elle avait alors pris son grand sommeil de plein fouet, portée dans cet autre pays par une respiration pure et ample à peine perturbée parfois, par des remous d’apnée ».
Le vocabulaire de ses « sirènes et quelques rois » est un voyage à lui seul à la limite des mondes poétiques connus.
Dès les premiers mots, le voyage est total alors qu’il est pourtant totalement issu de scènes fixes et sans dialogues, ce qui, paradoxalement, augmente chez cet auteur au langage très choisi un pouvoir de communication très séducteur.
Le plaisir des frôlements est gouleyant, chaque phrase étant une étoile de mer flottante entre la réalité ou un rêve très conscient.
La quête de « sirènes » n’a d’égal que de laisser son lecteur les trouver, la lecture demandant l’effort soutenu d’un lent striptease verbal à la limite des déglutitions de rêveries parfois très adolescentes.
C’est que les sirènes, ma fois, n’ont pas d’âge, le vieux loup de mer n’étant pas désireux, semble-t-il, une fois à quai, de poursuivre sa vie en « queue de poisson »…Un vrai plaisir qu’a l’auteur de retourner à lui-même l’extraordinaire humour très ténu de ce styliste en orfèvrerie littéraire marine.
Passant d’une nouvelle à l’autre comme d’île en elles, sans faire naufrage, les images de la femme poursuivent, telles des sirènes, l’auteur à l’abordage de ses étranges souvenirs qu’accompagne de ses superbes dessins Sylvain Gilory, le fils de l’auteur.
L’image de la « sirène » toujours nous émeut d’autant que Jean-Marie Gilory les traite finalement un peu comme on parle des anges, notamment quand il évoque sa mère, la sirène « reine », universalisant alors ses propos.
Chacun aura le choix de ses goûts personnels dans cet ensemble de nouvelles où, personnellement, j’ai flashé pour « …seul est tolérable » car on y retrouve l’amour de la poésie et la façon, pour l’auteur, aussi revuiste littéraire, de « choisir » ses préférences pour la revue « 7 à dire », actuellement une des meilleures revues de poésie.

Patrick DEVAUX, novembre 2015

"Voiture cinq quai vingt et un"

de Claudine BOHI (poémes), éd Le bruit des autres 2008

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Un recueil qui nous parle aux tripes de la rencontre : Elle et Lui, le train, la gare.

Mais rien de banal dans la vie courante utilisée avec brio quand le désir matinal commence avec un café sucré porté aux lèvres de l’amour « qui dure ».

Aucun cliché dans ces fantasmes de départ où chacun peut rêver à une de ses propres histoires d’amour : «  ses mains elle pense à lui quand elles font le coquillage le plus doux coquillage que la mer ait porté ».

Le bonheur de l’autre « éponge » l’attente : « il vient c’est maintenant le cœur éponge tout le chagrin d’un coup ».

Les pensées d’amour éternel tournent dans la tête comme d’éternels départs : «  elle dit l’amour dure ils ne savent pas ils ne veulent pas le croire ».

Les mots simples, quasiment pensés à haute voix sont traités comme des pulsations, sans ponctuation aucune, le rythme martelant la tempe comme le désir pulsatile de la présence de l’autre : « un train au loin apporte ce qui la fait crier il vient ».

C’est du bonheur d’aimer en écriture : « Elle ne tangue pas elle chavire ça fait comme un départ interminable ».

On voudrait que le texte ne s’arrête jamais : « c’est la nuit blanche de l’amour le contrôleur ne peut rien contrôler ».

L’amour traité avec la puissance de son éternité : « ils disent que l’amour dure ils ne le savaient pas ».

Ce n’est ni de la prose, ni de la poésie.

C’est seulement le bonheur d’aimer.

Patrick DEVAUX, octobre 2015

Vrai zazen pour chats et pour leurs maîtres

de Christian GAUDIN (essai), éditions Pocket, 2015

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Christian Gaudin rit – mais avec sérieux – de la « zen attitude » en faisant parler les chats.
Aussi en les dessinant dans des attitudes évoquant le bouddhisme.
Un pur chef d’œuvre d’inventivité qui passe par des dessins magnifiques et généreux en évocations que tout le monde peut comprendre.
Tout est faux dans un étrange langage des chats mais tout cependant ramène à la pratique du « zen ».
On se sent vite et agréablement initié : « Et zazen, c’est s’asseoir…simplement s’asseoir. Le zen n’est pas une idée, une théorie, une religion exotique, c’est une pratique très simple ;
Za : s’asseoir sans bouger
Zen : se comprendre soi-même
Zazen, l’assise juste »
Véritable tour de force d’associer complètement le monde des chats à une belle théorie universelle, le tout agrémenté de dessins originaux révélant les différentes postures du propos.
De cette superbe idée qui parait si simple, chacun qui aime le « zazen » de compagnie peut se découvrir, à la fois de nouveaux amis et une nouvelle pratique de vie.
Christian Gaudin est un maître de l’illustration promenant ses chats délicats dans une étude en réalité très approfondie de cette belle part de la spiritualité que chacun porte, sans parfois le savoir, en lui : « laissez  passer vos pensées comme des nuages dans le ciel »

Patrick DEVAUX, août 2015

Je suis là

de Clélie AVIT, éditions Lattès, 2015

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Tout simplement le plus incroyable roman que j’ai lu depuis longtemps.

Style vivant et discours direct pour un sujet « statique » puisqu’il s’agit de traiter, en même temps qu’une rencontre pour le moins étrange, le thème très humain et très universel du « coma » clinique.

Outre le fait d’une approche quasi scientifique du point de vue clinique et/ou médical, l’auteur emballe à fond la situation du point de vue « humain ».

Un jeune homme, visitant son frère victime d’un accident de la route mais aussi meurtrier, car sous emprise de l’alcool, de deux adolescentes, entre, par hasard, dans la chambre d’Elsa en coma profond après un accident de montagne.

Le ressenti de cette situation et des suivantes touche à l’extraordinaire.

Tout s’active (si on peut dire) dans les langages, les signes, les attentions, les observations : « Je me répète en boucle, ce n’est pas normal, ce n’est pas normal. Il n’y a rien de normal à être excité par une visite à une patiente qui ne bouge pas, ne sent pas, ne pense pas et ne parle pas, de surcroit quand on ne la connait pas ».

Emotions garanties. Coup de maître aussi dans l’intériorité des « monologues » respectifs (Elsa n’a plus aucune sensation, hormis l’ouïe).

Coup de chapeau à l’Humanité de ce roman, à la précision de tout ce qui y est posé. L’intrigue y est, de plus, entière.

L’auteur, professeur de biologie-physique et aussi de danse, maîtrise le rythme, la cadence et l’intention du « récit ». Elle semble être elle-même chacun des protagonistes de cet extraordinaire huis clos, plus ouvert qu’une épopée.

Admiration, c’est le mot qui convient pour cette belle approche au pays des sensations.

Le roman est tellement fortement imprégné de cette étrange fiction qu’on dirait du « vécu » plus vrai que nature.

Un grand premier roman.

Patrick DEVAUX, août 2015

Sillages improbables

de Véronique JOYAUX, Poésie, éditions Les carnets du dessert de Lune, été 2015

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Dans « sillages improbables », l’auteur semble trimbaler les mots d’un lieu à un autre, d’un état (parfois second) à un autre.

On devine, à travers la démarche, la progression de l’interrogation valable pour chacun(e) à partir de la quête de soi à travers l’autre magnifié par une sorte de décor qui se déplace, tant par la longueur des textes, parfois, Véronique semble emmener les mots avec elle, dans son sillage et qu’importe la frontière inexistante de lieu, de temps puisque tout est prétexte à l’improbabilité d’une « rencontre » (quelqu’un, un arbre, un objet) : « j’interroge les serrures, les coursives, les petits bouts de bois. Je vois la rue étroite sans rivage et sans raison ».
Il n’y a pas de quête d’Absolu puisque c’est la quête (et l’énumération de ce qu’elle engendre) qui fait l’Absolu, la poésie de ce texte mené de manière très structurée vers une sorte d’éclatement où les mots sont confrontés à toutes les improbabilités possibles, ce qui, justement, rend le texte original.

Dans ce monde (sorte d’introspection) imaginaire – pourtant très réel à la fois – on suit les mots comme le lapin d’Alice au pays des Merveilles « si on se laisse faire avec ces mots qui, enfin, ont vocation finale d’être : « les visages s’effacent avec les mots trop longtemps retenus ».

La poète n’a rien d’une solitaire : « J’ai pris de toi la chaleur ; aujourd’hui j’apprends les mots : douceur, amour, abandon » avec  aussi cette belle formule : « Ta présence me dicte les mots que je vais écrire ».

Si le sillage est improbable…il a le mérite d’être accompagné…

Patrick DEVAUX, juillet 2015

Choix de poèmes

de Francis PICABIA, éditions GLM, 1947

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Voici qui fait sens à ce qui n’en n’a pas du tout ou le contraire tant on sait peu, à présent, de ce qui motiva les dadaïstes (parmi lesquels l’auteur) à s’exprimer de cette façon si décalée qu’elle précéda le courant littéraire qu’on appela ensuite « le surréalisme » autant chez les poètes et écrivains que chez les peintres qui, à leur tour, motivèrent grandement l’éclosion de la publicité.

C’est dire que nous avons ici affaire à un écrivain majeur même si « toutes les oreilles sont surnaturelles ».

Ce qui diffère les premiers dadaïstes des surréalistes est, à mon sens, cette façon d’évoquer la réalité disant quelque chose d’autre de façon cachée.

Il faut avoir cette force de lecture de pouvoir lire deux mondes en parallèles quand, par exemple, le grand Picabia suggère « mon valet de chambre est le paratonnerre des bonnes nouvelles ».

L’anodin, l’acte normal et courant sont sublimés à la fois par l’absence de description classique et la succession d’images prétendues incongrues. Pour ce dernier point, il n’en est rien, les « scènes » signifiant chaque fois quelque chose mais dans une vérité autre, « almanach secret des grandes aventures ».

Ce brillant auteur fouille aussi les mots des doigts puisque peintre et …pas n’importe lequel !

Chaque double vers peut parfois devenir un aphorisme ou une citation universelle appropriée d’imagination cependant tout à fait personnelle.

La nature n’est pas oubliée dans cet étrange décor totalement réinventé ni non plus les bouleversements de l’Histoire, évoquée en très peu de mots, de façon grandiose, avec, par exemple, ceux-ci : « la poussière des siècles sait la vie d’une tête coupée ».

Derrière toute cette inventivité…un énorme travail duquel rien ne parait, à première vue, vouloir subsister tant la structure de l’ensemble est en fait très équilibrée.

Ces textes sont, en réalité, tout à fait écrits pour être compris, même lus et partagés à haute voix.

Après avoir lu Picabia, on ne voit plus tout à fait le mot de la même façon, un peu comme si on découvrait que sa voisine de pallier, méconnue la plupart du temps, se révélait être un Prix Nobel…

L’auteur se justifie même de la duperie dont il pourrait être l’objet, précisant en sorte par là qu’il a, en réalité, tout prévu. .. : «  A tous ceux que démange l’encre de dire que ce langage est sans pensée, je conseille la visite dangereuse du jardin zoologique ».

Edité en 1947 chez GLM, soit Guy Lévis Mano, lui-même un brillant poète du 20ème siècle, cet auteur qui, dans le fond, parle peu de l’amour, achève son recueil par « derrière mes rêves il y a toi », nous surprenant une fois de plus, rappelant que l’essentiel doit être magnifié par un non-dit précisé autrement que dans une réalité convenue.

Presque l’inventeur d’une autre langue passée de l’autre côté du miroir pour mieux encore admirer tous ses reflets.

Patrick DEVAUX, juin 2015

La Patagonie

de Perrine Le QUERREC, éditions Les carnets du Dessert de Lune, novembre 2014

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Il y eut les dadaïstes, les surréalistes et il y a, parmi les novateurs (trices) actuel(le)s, Perrine Le Querrec dont le nom propre, à lui seul déjà, fait penser aux aspérités du langage.

Prenant les choses de la vie à pleine plume, elle effleure d’une vivacité très neuve tout ce qui lui tombe sous l’idée, rendant « voisine » la moindre apparition : « En rentrant chez elle, elle a croisé un papillon qui dévalait l’escalier sans jamais toucher le sol ».

Mais soyons clairs, cette délicieuse prose poétique empreinte d’un évident contexte non « social », mais bien « sociétal », est absolument sans concession : « On parle toujours d’elle au passé, comme si elle était déjà enterrée, alors qu’elle se tient là, debout devant eux ».

Aucune omission dans cette approche, très travaillée  qui demande beaucoup d’énergie car « un mot qui ne donne pas au dehors, un mot entouré de murs bouché par des portes surveillées n’est certes pas un mot ».

Si sa démarche se satisfait régulièrement d’envolées lyriques, l’auteur aux très belles images inventives n’en évoque pas moins ses propres questionnements : « Et ce temps qu’il faut pour s’habituer aux coutumes du monde » nous dit-elle où parfois le fait de compresser ainsi l’écriture suffit à tout dire : « …la même ligne de salive enferme le secretdanslesecret le corpsdanslecorps sexinsex à même la nuit ».

Perrine, avec son prénom de contes de fées, porte sur elle le collier princier de la poésie : «  Elle n’a accroché à son cou Qu’un lacet de vent, un cordon de lumière ».

Aussi photographe, l’auteur agrémente son livre, non de photos, mais d’Art Photographique… « Et devant elle tout ce qui l’attendait, l’effort du restant de sa vie… »

Patrick DEVAUX, mars 2015

La pleurante des rues de Prague

de Sylvie GERMAIN, éditions Gallimard, 1992

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Etranges apparitions de cette géante, silencieuse pleureuse, arpentant les rues de Prague en boitant.

La description floutée par le brouillard local ajoute au mystère de l’intention pas du tout cachée de cette brillante écrivaine : révéler toute la douleur humaine à partir de toute son observation d’Humanité, fût-elle guerre, souffrance.

La pleureuse est une éponge à guerres, misères humaines accumulées…

Sa présence est un fait, donc non redoutée.

Reste une description étonnante de cette belle ville qu’est Prague.

Certains passages très poignants donnent une étrange luminosité à cette façon de voir : « c’était un temps où certains hommes avaient ordonné à d’autres hommes de porter une étoile, rien qu’une étoile, à l’exclusion de toute autre chose, fût-ce leurs propres noms… ».

L’ « apparition » persistante et répétée n’est pas lassante. On s’habitue (hélas ?) à sa présence. On l’attend presque. On sait qu’elle va venir…

Ce roman en appelle à tous les sens : « Elle écoutait le fleuve, la mémoire de l’eau et des berges, elle écoutait la nuit, la nuit sur Prague, la rumeur des vivants, elle écoutait l’étoile… ».

Le texte n’en n’est pas « noir » pour autant, la beauté de la vie éclaboussant l’étrange passante : « Il dansait, le cygne, il dansait comme danse un sorcier qui incarne la pluie, le soleil, la fécondité de la terre… ».

Quel talent pour décrire Prague, la ville restant partout en points de suspension, comme si on la regardait d’une terrasse.

Je connais cette ville. Je la reconnais.

Je l’aime encore un peu plus : « Un instant, la vie est là, lumineuse et le monde nous est offert. Cela ne dure pas, mais cela laisse des traces »…

Patrick DEVAUX, février 2015

Troublé de l’éveil

d'Emmanuel PIERRAT, éditions Fayart, 08/2008

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Ce livre procède de l’étrange confidence d’un supposé insomniaque hyperactif, ce qu’on est rapidement quand on ne dort pas.

Monde de la nuit évoqué solitairement mais avec éternelle interrogation d’autrui faisant état de cette étrangeté.

Si « il est difficile, au début d’une liaison, de ne pas jouer au compagnon équilibré », le narrateur prend l’entière responsabilité de son état et vit sa propre vie augmentée de ce qu’il considère, la plupart du temps, comme un avantage, mais passant par tous les stades d’occupations nocturnes relatant avec un certain humour des activités qui ne lui conviennent pas toujours : piètre cinématographie ( films d’ »horreur »), voire soulographie.

Une approche quasi médicale du phénomène est également évoquée, l’auteur rappelant différentes tentatives de pharmacopée, appuyées d’une approche évolutive et historique du « somnifère »

Tour à tour agacé de ne pas dormir ou de dormir trop à la suite de deux nuits blanches, le « troublé de l’éveil » tient à gérer le phénomène qui lui permet, notamment, d’écrire…

Pas vraiment insomniaque mais non plus dans la totale réalité nocturne des autres, la vie semble bien menée, le problème étant évoqué, dès l’enfance de l’auteur « soupçonnant les médecins, sans rancune aucune, d’avoir été tantôt las de traiter son cas, tantôt curieux de l’effet produit ».

La vie de l’auteur, avocat international, voyageant notamment en Inde, est, de plus, particulièrement active.

Parfois questionné, le « troublé de l’éveil » botte alors en touche sous forme de boutade : « je ne suis pas hindou et ne crois pas à la réincarnation. Je ne dispose donc que d’une seule existence pour tout accomplir ».

Vivre la nuit ; ce tour de passe-passe qui augmente le temps…Tout un programme…

Patrick DEVAUX, janvier 2015

Manuel du guerrier de la lumière

traduit du portugais (Brésil) par Françoise Marchand- Sauvagnargues avril 2012

de Paul COELHO, aux éditions « J’ai lu »

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 On ne passe à travers la luminescence d’un auteur comme Paul Coelho dont la réputation n’est plus à faire, sans rester quelque peu « éclairé ».
Le « manuel » de Paul Coelho est un texte fondateur, révélateur, monumental de douceur humaniste. Cette douceur requiert aussi une grande part de fermeté, une progressivité dans la « lutte ».
En ces périodes troublées de drapeaux noirs en tout genre, ce livre constitue une éclatante puissance solaire.
Quand on lit Coelho on ne songe presque pas à un autre écrivain car il se trouve au sommet des références littéraires.
En lisant Coelho, et cet ouvrage en particulier, je me suis senti changé dans mes propres pas, comme après avoir lu « Terre des Hommes » d’Antoine de Saint Exupéry.
Le guerrier de Coelho ne souffre d’aucune concession ; sa bataille est permanente, lente et constructive : « Le guerrier de la lumière a besoin de temps pour soi. Et il consacre ce temps au repos, à la contemplation, au contact avec l’Ame du monde. Même au beau milieu d’un combat, il parvient à méditer ».
Le texte aurait pu être une sorte d’apologie du syncrétisme. Il est, à mon sens, bien autre chose.
La pensée est plus mouvementée, plus active que celle des bouddhistes, moins guerrière que le combat des anges contre le Mal. Paul Coelho ne « cartographie » nullement cette lutte, intérieure certes avec les pénombres de soi-même, mais aussi extérieure, à convaincre de sa lutte d’autres guerriers de la Lumière…
Ce texte brille entre les mains, rayonne à tel point que le fait d’uniquement toucher le livre nous restitue à toute absence de doute…
On le lit comme on regarde une course relais, ayant l’impression d’un éternel passage de témoin, en continu.
Ce grand livre ne s’arrêtera jamais, mouvement perpétuel entre le « vécu » et le « à vivre », même si « un guerrier de la lumière ne peut pas toujours choisir son champ de bataille ».
Ce texte plein d’humilité se sent responsable de notre Humanité. Méritons-le ! Méritons-la !

Patrick DEVAUX, janvier 2015

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Commentaires

15.10 | 21:01

Merci Monique je m'en occupe dès que possible, bonne soirée

...
15.10 | 18:20

Bonjour, Nathalie! Les textes sont à envoyer à ma boîte-mail: monique.marta0294@orange.fr
Cordialement.
Monique

...
15.10 | 16:35

Seriez-vous intéressé par des textes pour votre revue. Je pourrais vous soumettre peut-être les miens? Si oui, où dois les envoyer?
Très cordialement Nathalie

...
13.06 | 14:54

Merci c'est superbe

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