Eté 2016 : Auteurs de A à Z

Poèmes

Aurélien Dony

Calais

Vous recherchiez  des océans
Perdus
Des continents à peine nés.
Des aventuriers
Sur l'asphalte
Sont morts de n'avoir rien trouvé.

C'est que l'épique se joue en douce,
Dans le clandestin des wagons,
Des radeaux, des camions,
Entre le fil des barbelés.
Chanter le monde, c'est se crever.

M'obsèdent les morts de Calais,
Les gamins disparus sur terre
Après avoir bravé les vents.
Prostitués pour nos réseaux.
Et le poète, souvent… se tait.

***

J'entends écrire le testament du monde

Ce monde-ci : le nôtre.
Le dépositaire de la mort,
De la bêtise et du chagrin.
J'entends emporter avec moi
Le cri des femmes qu'on viole
Le bruit des armes et des corps lourds
Tombés au sol.
J'entends écrire le testament du monde.
Ce monde-ci : le nôtre.
Dans mes poches, les forêts et les fleuves,
Les mers, les oiseaux et les hommes,
Disparus pour on ne sait où,
Pour on ne sait quoi,
Le jour d'un jour comme cent autres.
J'entends écrire le testament du monde.
Ce monde-ci : le nôtre.
Qu'on affuble les rois, les seigneurs, les puissants,
De la peau morte des enfants échoués
Sur certaines plages, en juillet.
Qu'ils la portent jusqu'au gibet
Qu'un autre siècle hisse pour eux.
Je serai là, parmi la foule,
La plume aux dents, la corde au cou.
Le bel apôtre, direz-vous…
J'entends écrire le testament du monde.
Digne héritage pour l'ère nouvelle.

Poèmes

Guillaume Dreidemie

Supplique

Le ciel nuit le ciel
Décidément
Que faire des mains blanches ?

Que l’on se dise
Que l’on s’ra pris
Crocheté pardi
Par ciel étrange...

Phtisiques et
Boiteux blêmes
Aimez-vous
Les mains au creux des vagues.

***

Cervantès

Renvoie les étoiles, chapardeur
Me disais-je
Elles te rendront bien au jour
Infâme et désolant,

Quoique ce qui désole
Lorsqu’on se trouve sur ton chemin
C’est de voir l’amertume de l’âne à ployer
Sous ton poids,

Tournent, tournent les moulins,
Pourquoi les forcer pourquoi me forcer
Pourquoi nous forcer à entretenir
Un simulacre de danse. À l’horizon

Le linge pendu.

***

Prière


Fais ton lit de ces fleurs
À l’insoucieux destin,
Pour oreiller, pour l’heure,
Jusqu’au matin,

Sœur, comme ces fleurs,
Si par malheur un refrain
T’empêchait de dormir,

Oh n’hésite jamais,
Tu as peur ? Sois tranquille,
Moi aussi.
Offre-moi ces vers,

Et nous irons peut-être
À l’insoucieux destin
Parvenir jusqu’au matin
En paroles et en grâce.

***

Enfance


Moi pur encore de la froideur du crime
Je n’abattais les mouches qu’avec peu de sang-froid.
Je les regardais danser avant de les soumettre
À ma main tremblante et jamais contentée.

Et puis je les voyais mourir. Ce n’était pas moi qui frappais
Mais j’ouvrais la main et mes yeux soutenaient leur regard.

Depuis j’ai peur de ce bourdonnement
Que j’entends au fond du cœur, comme un
Élancement. Mon cœur bat relique
À la paroi, décrépite.
La souffrance est natale, je vous ai informés.

Aujourd’hui je regrette mes gestes insensés.
J’ai peine à croire encore à cette mouche offerte
À la joue de l’Infante qui se laissait gifler.

C’est à la joue qu’elle se posait, je m’en rappelle.
Aujourd’hui je baisse les yeux.
C’est un geste amoureux.

Poèmes

Mokhtar El Amraoui

Lumineuses danses

Nos sarments de veines
Ecrivent leur propre destin,
Leurs lumières des rencontres,
Dans les bras des danses.
Loin des masques,
Loin des certitudes des momies,
Reviennent les serments des questions
Qui savent voyager
Pour exiger l’envergure du rire hospitalier,
A la source des vraies découvertes.

 

Senteurs tenaces

S’effeuille, en ses souvenirs, la rose.
Oubliée, elle portera à jamais,
Dans ses senteurs, toutes les rues
Des nuits des rencontres
Et leurs rêves portés par les nues,
Tous ces appels tendus en cieux de promesses,
Quand les étoiles, de leurs perchoirs,
Faisaient rire  les vagues en leurs accords
D’aubes ; houles assoiffées de caresses,
Sur les quais des retrouvailles et séparations,
Cieux de mouchoirs en ailes d’horizons !

©Mokhtar El Amraoui

Poèmes

Erik GREB
S
omerset, février 2015


(Trad.: Erik Greb / Frédéric Dechaux)

French papeback

Oh, to be a book of French poetry,
a cloud-light paperback, slender and elegant,
with glossy covers cool to the touch,
a tongue of glue inside the spine,
and stiff pages the thumb can flick.
My black type would rise to greet you
in lines as bracing as espresso,
as enchanting as champagne.
New facets would gleam with each reading
on pages full of promise, fresh perspectives,
messages of love, laments, wry smiles,
and the glimmer of a possible path.


                Un livre de poche

                Ah, être un livre de poésie française,
                une édition de poche légère comme un nuage, mince et élégante,
                avec une couverture glacée au contact rafraîchissant,
                une languette de colle à son dos,
                et des pages rigides que le pouce peut effleurer.
                Mes caractères noirs s'élèveraient pour vous accueillir
                avec des vers aussi tonifiants qu'un expresso,
                aussi ensorcelants que du champagne.
                Des facettes inédites étincelleraient à chaque lecture
                de ces pages pleines de promesses, de perspectives nouvelles,
                de messages d'amour, de complaintes, de sourires en coin,
                et du miroitement d'un possible chemin.

***


(Trad.: Erik Greb / Helène Hinfray)


The Concrete of São Paulo
 
Her name is the concrete of São Paulo
and the beaches of Rio
It smells of caipirinhas
and glistens like bloody beef
It’s hard like the bitten nails
of fingers edged in cigarette ash
and sticky with liquid sweetener
It is laughter mixed with lust
a careless toss of the hair
a splash of coffee on a saucer
and the whisper of linens
It rims my eyes with regret
and I cannot say it


                Le béton de São Paulo
                Le nom de cette femme, c'est le béton de São Paulo
                et les plages de Rio
                Il sent les caïpirinhas
                et luit comme du bœuf sanglant
                Il est dur comme les ongles rongés,
                frangés de cendre de cigarette,
                des doigts collants de jus sucré
                C'est un rire mêlé de désir
                un geste désinvolte pour chasser une mèche
                une éclaboussure de café sur une soucoupe
                et le chuchotement des draps
                Il ourle mes yeux de regret
                mais je ne peux le prononcer

UN VERRE S’EST BRISE…

Monique MARTA

Un verre s’est brisé dans l’ombre et la verdure. Comme un grand oiseau noir qui vient de l’horizon sur un plateau tranquille. On ne le voit pas bien. On le devine plutôt. Se réalisant par le mouvement.

L’homme a saisi le verre entre ses doigts. Il a serré très fort.  Le grand oiseau noir planait. On voit déjà ses yeux, son bec, qui bientôt prend sa proie.

L’homme a brisé le verre. Les invités se taisent.

On sait, parce que l’oiseau est là et que sa pupille s’est reflétée dans la brisure du verre, que l’oracle, en qui l’on ne croyait pas, se réalisera.

Nukuione la pénultième

Monique MARTA

Ilot de sable blond tel qu’on en rêve quand on a quinze ans, que l’on a vu tous les films de Dorothy Lamour et que l’on s’est pâmé  devant Elvis roucoulant sous Le ciel bleu d’Hawaï. Cocotiers des publicités du Club Med et lagon transparent, calme, à s’y plonger pour la vie –même quand on n’aime pas l’eau –comme sur les belles images de Paul-Emile Victor.

Qui a vu l’aube sur le lagon de Wallis se rit doucement des fadeurs séduisantes d’un David Hamilton.

A Nukuione-la-pénultième, tout est conforme, le plus en moins, aux mythes modernes de la beauté-liberté-bonheur des îles lointaines du Pacifique.

Mais le Polynésien est « fiu » ; c’est son expression préférée.

Le plus en moins.

Le zoom est un gros plan. Sélectif. Il happe voracement ce qui fait relief.

Séduction.

L’alizée, tout aussi bien, accorde la tiédeur rassurante qui fait fermer les yeux et reposer les corps ; et la folie soudaine qui fait crisser les palmes et se dresser, inquiet.

Dans l’après-midi les eaux du lagon s’enflent toujours. On ne sait pourquoi.

La chapelle est déserte, que la nature assaille. Le silence interroge. Murs nus qui, dans leur absence d’échos, semblent appartenir à quelque siècle passé qui n’eût connu nul homme hormis le bâtisseur.

Plus loin que la plage aux grains dociles, après l’angle qui cache, la marée descendante a dénudé un monde sans cesse renouvelé : peuple de cailloux gluant d’algues, de crabes, de coquillages bruns, de coraux au charme en allé, de bois abandonnés, une vieille tong que les vagues ont dû emporter, balancer et puis laisser là sans autre procès. Et le long de cet espace suintant de vies retenues, l’odeur sucrée des tiarés sauvages, leurs petites fleurs en étoiles mouillées, fouettés sans la moindre civilité par un vent primitif et violent.

Le bruit alors, le bruit se fait entendre. D’abord rugissement sur une frange d’écume sage.

Pas craintifs et presque téméraires.

Je sais.

Autour de la plage de cailloux suintant, un peu d’eau calme –presque un lac- puis cette barrière qui monte, inconstante et dévorante, des vagues, venues de loin, des vagues de la Grande Bleue où faillirent se perdre à jamais trois gendarmes pêcheurs que les courants fidjiens emportèrent.

Vagues qui se fracassent au-dessus de l’abîme. Dix mille mètres de profondeur et un mur de corail pour isoler les hommes. Tranquilles.

Vide énorme. Absolu.

Dans un tumulte.

Ceinture de sécurité qui rassure.

Je suis allée jusqu’au bout du bout de la plage circulaire de Nukuione. Celui qui touche au plus près le récif. Je suis restée à voir, à écouter.

Terreur néolithique au fond de moi.

Rencontre de l’abîme insondable et de l’immensité secrète.

Rencontre du flux énorme avec le solide limité. Semblant fragile.

De la surface et de la profondeur.

Choc cosmique

Dans un vacarme chaotique .

Nukuione,

Je t’ai appelée « la pénultième ».

Poèmes

Claude MISEUR

Au commencement
par les jardins
sous la neige apaisés
entre la nuit et la fenêtre
parler d’absence
ne pas entrer
nouer sur soi
la phrase dévêtue
des mots non prononcés

Se tiennent ici
Notre effacement
Et ses détours

***

Pose ton regard
sur ce trop de silence
plus vieux que nous
d’avant le jour
avant l’exil
où tout sera peine

Douleur essentielle
inespérée
le lien se tord
et précise la cassure

Nommer ce silence
la tragédie n’est plus

***

Toujours ce rivage
me hante d’une île
et qui semble se rompre
aux lèvres de la mer

Exil où le cœur
s’accroît des mots murmurés
dans le lit de la page

***

Passeur d’âmes
gardien des limons
où les courants s’annulent

Sois le brisant des mots
sur ce rivage vain
où les leurres patientent
comme autant d’appâts
de sable

***

Certains soirs
de pluie d ‘oiseaux
le texte
relève ses filets empêchés
dans la passe du sens

il tente de lever l’ancre
avant que le courant
ne l’abolisse aux confins
de la parole
dans l’illisible du large
au large d’un indicible
malentendu

***

Mais quelle est donc
cette clarté
qui se dérobe
à la lumière
pour soudain se jeter
de toutes ses couleurs
sous l’étrave
d’un nuage bleu

Poèmes

Monique PICARD

UNE PHOTO, UN DESSIN                                                                                          (06/02/16)


Elle était une Hélène,
cherchant jour après jour
comme au fond de sa mémoire
quelle fut son allure, son regard,
que pesait la cigarette au coin des lèvres.

Tu es là, de dos,
devant la fenêtre ouverte
fixant l’instant : l’homme écoute, et puis répond.
Mais pas à toi. Toi, tu le cherches.
De loin. Tout près.

Elle l’a cherché pour toi
dans l’éclat du soleil sur la joue,
creusant les plis du tissu, l’ombre de son cou
l’arrachant de la photo,
l’extrayant de ses doigts.

(Rapprochement avec un personnage du roman de Jeanne Benameur « Profanes », Actes Sud, 2003).

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ELLE N’A MÊME PAS PLEURÉ                                                                                   (31/03/16)


Un frère un peu enfant
qui parcourait les routes
échangeant
qui voyageait au fil des pages
rencontrait des visages
apprenant

Cabanes de pêcheurs
refuges en alpages
rivages
champs de blé
où glissait le vent
l'habitaient.

Lui n'habite plus
la douceur du béton
Il file sur les plaines
il franchit les ponts
son camion tremble
sous ses mains


Petite sœur je sais
tu n'es pas ma mère
Laisse-moi au moins
m'appuyer contre ton arbre
m'adosser à son tronc
boire à son feuillage

Petite sœur, ouvre la porte
du jardin
J'ai soulevé la poussière
j'ai perdu mon chemin
seule me guide
l’Étoile Polaire

Mais une mer sans cesse
se dresse, s’élève
et aboie contre le vent
c’est un mur mouvant
un mur vert et froid...
et c’est toi.

Poème

Portrait : Monique PICARD

Monique PICARD

Portrait                                                                                                                  (06/02/16)


Lui et son autre
se juxtaposent
parfois se superposent
jamais n’en formant qu’un.

Franchissant le miroir
d’un bond ils s’épousent
se fondant l’un vers l’autre
jamais n’en formant qu’un.

Ils trompent le regard
se jouent du verre sans tain
se confrontent, s’attirent
se prennent par la main

jamais n’en formant qu’un.

L’un a la plume espiègle
l’autre le verbe tendre

pour taire qu’ils ne sont qu’un.

Poème

UN AUTRE DANSE : Monique PICARD

Monique PICARD

UN AUTRE DANSE                                                                                                   (19/02/16)


Ses doigts agiles
gravissent
l’échelle d’écorce rouge
jusqu’au faîte du pin.

Il effraie la sittelle
qui court le long du tronc
dévidant sa bobine
en spirale invisible

jusqu’ au tapis d’aiguilles        
rousses
tissage hirsute
échine de hérisson.    


Un homme court sur la terre rouge
s’enfonce dans la tourbe
glisse sur les marnes et fuit le vent
qui siffle sur la neige.

Un autre danse sur la terre rouge
plane parmi les vanneaux
et s’élance sur les marnes
vers le lumineux manteau blanc.

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claude haza | Réponse 21.08.2016 13.50

Magnifique poème de M. Marta, Nukuione la pénultième. On reçoit toutes les sensations des îles Polynésiennes.

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Commentaires

15.04 | 22:35

Revue toujours au top; nombre d'auteurs croissant; chaque numéro amène de nouveaux talents, de nouvelles trouvailles et...quelques belles illustrations!

...
15.04 | 17:48

Les poètes, on le lit bien, sont bien au courant des instants de lumière qui parfois flirtent avec l'ombre; il en va ainsi de toute la vie...

...
13.04 | 15:38

Merci Monique, ce sont les danseurs en cours d'études professionnelles au Centre de formation en danse Off Jazz, qui ont donné leur passion et talent au public

...
10.03 | 10:33

c'est beau, c'est très beau. Oh que j'aime cette aspiration à la lumière !

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