Lectures parallèles

Aymeric de Bergevin, Vallée du Loup(06) le matin.

(Dernière mise à jour de la rubrique : 08/03/2017)

 

Cette rubrique est ouverte à toutes celles (tous ceux) qui ont un coup de coeur de lecture (environ 15 lignes) et qui souhaitent le faire partager.

NB: les articles les plus récents sont désormais placés en début de page.

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Sans fin sera la quête

 de Colette Gibelin, Editions Sac à mots, 2016

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L’aquarelle de Françoise Rohmer sur laquelle s’ouvre le recueil nous plonge dans la quête, la trouée entre ses longues tiges jaunes et bleues faisant avancer le lecteur jusqu’à un ciel pâle et dégagé qui ne semble que l’exacte perspective du désir, de la liberté, d’un « horizon » confondu de « rêve ». La déclinaison même du jaune interpelle. Il est habité de nuances ou plutôt de porosité aux autres couleurs, de matière, de verticalité comme d’horizontalité. Et cela témoigne de ces « terres brunes / entêtées d’absolu » comme de leur « lent songe végétal » où ce qui advient quitte la figuration pour le champ imaginaire, pour les traits, les traces, les taches. Ce qui est ainsi donné à voir, est-il déjà « miroitement », dans cet état transitoire – fragile ! – du réel décomposé-recomposé ? Le mouvement, que ce soit dans l’œuvre du peintre ou dans le texte du poète, bouscule sans cesse les contours : rien ne dort sans sursaut, rien n’est étale sans surgissement. Cette forêt jaune, peu à peu, (se) transforme, ses longs fûts dépassant leur nature végétale pour devenir des faisceaux de lumière dont les hampes bleues pourraient représenter les ombres. Le paysage des artistes révèle à tout « promeneur » entre les lignes qu’il est possible de voir autrement, peut-être, à l’instar de l’auteur, à « [déchirer] l’espace ».

Il y a dans ce recueil une volatilité comme si les mots, à peine posés sur la page, s’élevaient, réitérés dans les feuillets suivants, cherchant à circonscrire un monde qui échappe à la transcription, du moins à l’idée d’achèvement. Le jour n’advient que par touches, par  « Fragments de lumière » ; il pose « sans fin » la double question de notre présence au monde et des sédiments du monde en nous, de cet espoir un peu fou d’un « centre inaltérable / par lequel nous pourrions à notre tour / envahir l’univers. » Ce qui frappe d’ailleurs, dès le poème liminaire, c’est le nombre de verbes, à la fois leur aspiration à la beauté, leur agitation, leur hésitation aussi : lequel rendrait le mieux la création – poétique - du monde, « scintille », « tremble », « module », « éparpillent », « tourne », « fait vibrer », « bouscule » ? La pluralité des perceptions qu’ils convoquent, les processus de mise en forme qu’ils envisagent, tout souligne effectivement non un état définitif mais la permanence de la quête. Il n’est alors pas étonnant qu’une incessante sensation de vertige gagne le lecteur, l’amène au cœur tremblant de la recherche. Si la vie est tutoyée, aimée, étonnante – « tu surgis dans l’éclair » - elle est tout autant, et il faut noter la puissance évocatrice de l’attribut qui tente de la définir, « fissure », portant à l’inquiétude. Incessamment, quelque chose creuse une brèche dans les lieux, lézarde le langage, des vers brefs et nominaux tranchant sur des lignes plus classiques et verbales.

Le travail de Colette Gibelin repose bien de livre en livre la controverse de la lumière : que permet-elle de voir ou qu’aveugle-t-elle ? Comment oriente-t-elle le poème ? Le poète culbuterait-il le tableau, s’interrogeant sur ce qu’il cache et qu’il lui faut à son tour découvrir ? Qu’y a-t-il au fond, en-dessous, quel autre événement de lumière, quelle « autre incandescence » dont il faut subir l’initiation ? « De quel voyage sommes-nous ? » interroge enfin l’auteur. Que découvrons-nous au retour pourrait être l’ultime question, à laquelle répond le dernier texte : « Un cri », celui qui commence, termine, reprend, comme contre-chant du poème, qui nourrit le texte d’un « oh vivre ! » élancé tel le roseau luxuriant du dessin.

Chantal Danjou, mars 2017

ARAGON

L'INSOMNIE D'AIMER

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Comment parler d'Aragon sans être directement interpellé au plus profond de nous-mêmes? Laissant délibérément de côté son engagement politique, nous plongerons dans La mise à mort un regard profond. Comment pourrait-il en être autrement? Profondeur du miroir; thème depuis longtemps abordé par bon nombre d'écrivains et d'artistes en général et qui conserve encore toute sa fraîcheur d'actualité depuis la littérature et la peinture en passant par la psychanalyse et l'autoréférence en mathématiques. Lettre d'amour aussi, comme le dit lui-même Aragon. « Une longue, une interminable lettre d'amour... » Vision déchirée du réel auquel on ne peut se soustraire. Car « le monde réel, vous avez beau le tourner dans tous les sens, c'est encore le monde réel .».
    Ouvrage foisonnant que celui de La mise à mort. Kaléidoscope de l'écriture au travers duquel Aragon nous parle de « l'insomnie d'aimer .» Un instant d'admiration devant le génie et la sensibilité de l'écrivain et du poète. Ecoutons ce bref passage révélateur de l'amour qu'il porte envers sa femme au travers de ce roman: « Qui aime vraiment d'amour est humilié devant la femme, comme le sont devant leur Dieu ceux qui ont inventé l'amour divin. Qui aime vraiment d'amour, de cet amour qui n'est à la merci ni du temps, ni de l’absence, il mesure sans cesse à l'éclat de la femme son obscurité, sa grossièreté de corps et d'âme, car aimer c'est être blessé par ce qu'on aime, avec une singulière ivresse de l'être sans doute, mais blessé comme est l'infirme par la force, comme l'aveugle d'entendre parler de la lumière, aimer c'est éprouver sa hideur devant la beauté, ses limites devant l'illimité. »
    Écriture brouillée, dans laquelle l'auteur soulève une question restée jusqu'alors sans réponse: qu'est-ce que l'amour? Est-elle capable, la psychanalyse, de répondre avec pertinence à cette question restée jusqu'alors sans réponse? Je ne le pense guère.
    Aragon donc... Mise à mort d'une facette de « l'homme dédoublé, dé-triplé » dans lequel « il n'y a pas d'incarnation du Bien qui ne contienne un certain pourcentage de Mal, et réciproquement.» Dualité, multiplicité de l'être baigné dans un torrent de symboles disparates qui s'affrontent sous le ciel des contradictions.
    La production abondante et foisonnante d'Aragon témoigne du « trou noir » que constitue la littérature. Gouffre dans lequel est aspiré l'homme qui pour la toute première fois prend un stylo pour tenter d'exprimer l'indicible. Et c'est avec ce dévouement et cette fidélité exemplaires envers sa femme que l'auteur de La mise à mort fait de la littérature un art supérieur tout autant qu'un catalyseur propre à déclencher « l'action ». Virulence et délicatesse de cet homme qui au travers du personnage de Fougère écrit une lettre d'amour interminable à sa femme. Comment ne pas être pris d'admiration et d'émotion devant la profondeur et cette confiance fidèle qu'Aragon porte à l'égard de son épouse.
    De ce fait, le couple Aragon/Elsa est devenu le mythe de l'amour idéal, dans la lignée de  la morale chrétienne. Mais l'amour vrai doit-il s'encombrer de la morale chrétienne? Aimer d'amour est peut être plus le fait d'être lié par un désir inépuisable à l'être aimé plutôt que de s'accrocher à la béquille de toute morale. La morale procède par la censure - comme l'a montré Freud(1). L'amour procède par « la liberté de se confier », dans la tiédeur d'une confiance réciproque et complice entre deux êtres sans l'intermédiaire d'un tiers quelconque servant de confesseur.
    La mise à mort est aussi « un univers privé d'un sens global(2), où tous les événements sont d'une égale importance. Car aucune structure de signification n'est assez puissante pour pouvoir réunir tous les fragments de sens en un seul système.» Ouvrage déroutant par les niveaux multiples de narration où les situations et les réflexions des personnages s’enchaînent de manière presque chaotique et non de façon linéaire. Il ne me semble pas qu'au travers de son écriture, Aragon prétende au réalisme. Loin de moi, même, cette idée. Aragon en parle dans La mise à mort lorsque Michel dit: « (...) on écrit les faits comme on les voit, puis ils changent de sens; avec le commentaire de ce qui suit, la vérité devient impubliable, c'est une des grandes servitudes, une des grandes difficultés du réalisme, c'est où on touche ses limites (...) le sort du réalisme, c'est toujours qu'on y pratique des coupes... ». Comment pourrait-il en être autrement? Ecrire, c'est choisir et donc dénaturer, amputer ce qui est, ce qui est que l'on voudrait exprimer, toujours dans une tentative inachevée.


    Tout au long du roman nous assistons à la problématique de l'accumulation d'une multitude de personnalités dans un seul être. Je suis « ils » et ils sont « je ». Philippe Sollers(3), parmi d'autres auteurs, soulève la question lorsqu'il parle d'Artaud. Comment pourrions-nous être nous-mêmes, « puisque nous ne sommes pas comme aurait dit Artaud, sortis en nous? Puisque ce dont il s'agit, c'est d'abord, encore et toujours, de notre différence, de notre non-appartenance à nous-mêmes, autrement dit aussi bien de notre aliénation sociale que de notre liaison sans cesse méconnue à l'inconscient? »
    Que veulent donc dire les termes de personnage et de personnalité dans la multiplicité que nous propose Aragon dans La mise à mort? A peine pourrions-nous tuer un reflet de nous-mêmes que déjà mille autres en surgiraient. L'unité n'existe pas. Elle n'est qu'un concept commode pour aborder le pluriel et entrevoir le nombre deux - et plus, en procédant à l'addition de un plus un. Juxtaposition perpétuelle que nous voudrions voir se transformer en une unité. De ce fait, toute tentative d'une approche structurale de l'analyse de la personnalité d'un personnage reste une démarche partielle procédant par l'analyse de petites unités significatives mais qui ne nous aident en rien à la compréhension de la globalité.


    La mise à mort est aussi l'écho des difficultés rencontrées dans la communication. Car écrire, n'est-ce pas communiquer? Et dans cette communication, qu'elle soit amoureuse ou non, ne puisons-nous pas notre identité à partir d'autrui? Et à ce propos, écoutons un bref passage extrait de La nouvelle communication(4) qui pose la problématique de l'écrivain et de ses pathologies liées à l'incompréhension de son génie (la quête de l'infini) dans l'environnement social. Ce passage traite des difficultés rencontrées dans la communication entre parents et enfants:

    « Quand ces enfants percevaient la colère et l'hostilité d'un des parents, comme ils le faisaient à de multiples occasions, le parent niait immédiatement s'être fâché et insistait pour que l'enfant le niât aussi, de sorte que l'enfant était confronté à ce dilemme: fallait-il croire le parent ou ses propres sens? S'il croyait à sa perception, il gardait un ferme contrôle de la réalité; s'il croyait le parent, il maintenait une relation dont il avait besoin, mais tronquait sa perception de la réalité. »
    Voilà un type de situation qui mène progressivement à la folie; processus analysé avec pertinence par Laing(5) et qui nous fait percevoir la difficulté d'être à nous-mêmes face à autrui et de façon plus générale dans le social. Car dans beaucoup de situations, être soi tout en étant sociable, revient à se conformer à l'image reflétée par autrui afin de ne pas provoquer des troubles dans la communication. Situation délicate, car celui qui désire être tel qu'il est au fond de lui-même, risque parfois de produire des frictions dans la communication avec autrui, surtout dans le cas d'une communication entre individus totalement différents. Et peut-être est-ce à ce moment là que l'écriture devient réparatrice et salvatrice pour celui qui désire exprimer sa personnalité profonde et multiple. Et n'est-ce pas là un point que nous retrouvons dans La mise à mort, au fil des discussions entre les différents personnages? Descendre au fond de soi pour tenter de se trouver: voilà ce qu'est peut-être l'acte d'écrire. Il ne me semble pas, comme le pense Sartre, que c'est « en choisissant son lecteur que l'écrivain décide de son sujet. » Accepter cette considération, c'est entrer dans le même processus d'aliénation décrit plus haut où, dans un cas comme dans l'autre, l'individu se trouve placé sur la voie du conflit dont la résolution est impossible, même avec l'aide des compromis. Il serait d'ailleurs utile de remarquer que bon nombre d'écrivains de génie se sont trouvés bien souvent dans des situations où il était difficile pour eux de se faire pleinement comprendre dans le processus de communication traditionnel tel qu'il s'élabore au quotidien. Ecrire c'est atteindre une autre parole enfouie au fond de nous-mêmes sans subir les contraintes d'un interlocuteur « déficient. »

Serge MUSCAT, 2015.

1     Cf. S. Freud, Essais de psychanalyse, chapitre: Etat amoureux et hypnose.
2     Cf. R. Barthes, L. Bersani, Ph. Hamon, M. Riffaterre, I. Watt, Littérature et réalité, Paris, Ed. du Seuil.
3     Cf. Philippe Sollers, L’écriture et l’expérience des limites, Ed. du Seuil, 1968.
4     Cf. G. Bateson, R. Birdwhistell, E. Goffman, E. T. Hall, D. Jackson, A. Scheflen, S. Sigman, P. Watzlawick, La nouvelle communication, Ed. du Seuil, 1981.
5     Cf. R. D. Laing, Soi et les autres, Ed. Gallimard, 1971 pour la traduction française.

DEUX LIVRES GRAND FORMAT POUR LE PLAISIR DES YEUX ET DE L’ESPRIT

 Editions Bulles de Savon

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Pour parler du monde arabe et de l’islam aux enfants, il fallait la plume d’un conteur. François Reynaert, historien, possède cette plume (1). Il la possède pour nous en présenter les éléments les plus marquants, comme de simples anecdotes. Ainsi on apprend que l’empire arabe, au Moyen Age, s’étendit de l’Espagne à l’Inde, jusqu’à ce qu’en 1258 le Mongol, Hulagu Khan, petit-fils de Gengis Khan, y mette un terme, prenant Bagdad et tuant son calife. On apprend aussi que, durant la troisième croisade, Richard Cœur de Lion et Saladin (Salah al din), quoiqu’ennemis, eurent l’un pour l’autre la plus grande estime ; au point que Richard Cœur de Lion pensa donner sa sœur en mariage à son noble ennemi.

Laura Fanelli illustre magnifiquement cet ouvrage très grand format, pour mieux nous faire rêver et nous faire entrer dans cette belle civilisation, où artistes, artisans de génie et savants ne manquèrent pas.

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Autre livre très grand format, pour le plaisir des yeux : « Peintres, qui êtes-vous ? », de Jean René, pour le texte, et Marcelino Truong, pour les illustrations.

Une approche sensible et vivante des peintres, de Léonard de Vinci –dont on apprendra qu’il dessinait de la main gauche et peignait de la droite – à Picasso qui, passant par différentes périodes (bleue, rose, cubiste, surréaliste) exprime la vie même.

Au-delà de l’anecdote, présente pourtant (on n’y résiste pas !), Jean René nous permet d’entrer dans le génie des grands peintres, dont Marcelino Truong, avec un réalisme poétique, fait les portraits.

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On soulignera la qualité de ces publications et le dynamisme des éditions Bulles de Savon, qui abordent tous les genres avec le même succès : poésie, roman, livre documentaire…

Nous leur souhaitons belle et longue vie.

Monique MARTA, avril 2015

(1) « La grande histoire du monde arabe ».

« Ce que le jour doit à la nuit »

de Yasmina KHADRA, est paru chez Julliard en 2008.

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L’histoire de la guerre d’Algérie est vécue à travers les yeux d’un homme, né dans l’Algérie des années 1930 au sein d’une famille sur le déclin. Il est confié à son oncle, socialement plus aisé, musulman marié à une chrétienne, et tous les deux profondément attachés à leurs racines algériennes.

Le parcours initiatique de cet homme mettra sur son chemin des amis. La guerre les conduira à se diviser, puis à se réconcilier. Son destin croisera aussi celui d’une femme, qui jouera un rôle fondamental dans la construction de son être. Mais toute relation humaine nécessite une synchronisation des destinées, tout comme l’amour de deux peuples.

Ce livre nous permet de comprendre la « nostalgérie », le déracinement d’une partie de la population, exilée en France il y a 50 ans. Retour nécessaire sur le passé pour mieux comprendre le présent.

Anne-Laure Guibert, 14 avril 2015

« Dorures légères sur l’estran »

de Patrick DEVAUX, éditions Les Carnets du Dessert de Lune, Bruxelles, 2015

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Dès les premières pages du livre, on se dit : « Je connais ces paysages ; je connais ces personnages… » Les lieux, c’est Ostende et sa plage ; son Casino. Les personnages, c’est lui, Sébastien, dont on ne connaît le nom qu’à la page 26 ; elle, c’est Nathalie, dont le nom n’est révélé que fort tard, page 32. Mais déjà l’on a reconnu les protagonistes des « Mouettes d’Ostende », autre roman de Patrick Devaux, paru chez le même éditeur, en 2011.

Les mouettes ? Elles sont omniprésentes dans ce livre, réelles comme celles qui laissent leurs traces de pattes sur l’estran, telles des notes de musique, ou découpées dans du papier –car telle est la principale occupation de notre héroïne, très belle femme aux longues jambes, mannequin, ou qui aurait pu l’être ; « mouette noire qui tombe dans la vie blanche » de cet éternel voyageur qu’est Sébastien.

Les mouettes, comme la mer ; comme la digue ; comme l’estran sont les éléments où évolue Nathalie, qui la caractérisent : « Elle était cette inconnue venue de nulle part, d’une promenade hésitante entre les bancs d’un bord de mer où s’agitent quelques oiseaux blancs. »

Lui, c’est l’Asie ; c’est Bangkok ; les bouddhas dorés… ; ces lieux, ces objets vers lesquels il ne cesse de revenir. Seul.

Car Nathalie ne fait jamais partie du voyage.

Ces longues séparations à répétition sont l’occasion, pour nos personnages, de ressentir le manque ; la jalousie, même, pour Nathalie –car elle sent Bangkok comme une rivale.

« Quand il reviendra, je me déguiserai en bouddha. Ainsi il ne repartira plus. », finit-elle par dire, dans les dernières pages du livre.

Quant à lui, son destin est de demeurer dans « la grande magicienne avaleuse d’âmes aux pouces d’or » : Bangkok, où « il donne à manger aux chiens des rues » et, tout comme Nathalie, se touche la poitrine en disant : « J’ai parfois mal ici »…, la rejoignant ainsi dans son mal être, malgré la distance, malgré le temps. Douleur légère, mais tenace ; fragile, mais bien réelle ; qui n’est pas sans rappeler celle du Petit Prince, de Saint-Exupéry.

Quand on arrive au terme du roman de Patrick Devaux, on aimerait tant que d’autres pages se proposent à notre lecture. Mais l’on sait que ce n’est pas possible. Tout comme Nathalie qui, dans l’avant-dernier chapitre, découpe la dernière lettre de Sébastien avec « une tache dorée de l’empreinte de son pouce » et dit, en tremblant, adieu à son amour.

Tout comme Sébastien, qui a fait de l’errance –et de la folie peut-être- son choix définitif.

« Dorures légères sur l’estran » est un beau roman, où la mélancolie s’allie aux plaisirs des charmes de l’Asie ; où il semble que, même lorsqu’il y a amour, les êtres ont du mal à se connaître réellement –sauf dans la commune expérience de la douleur et du manque. Sauf dans le partage de la poésie.

Monique Marta, 28 mars 2015

« Bleu »

de Corinne COLMANT, Editions Unicité, 2015

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Nous avions découvert Corinne Colmant dans son beau roman, « Ni du voyage, ni du paysage » (éditions Unicité, 2013). Nous la retrouvons aujourd’hui avec un livre de nouvelles, « Bleu », où son écriture sobre, lumineuse, nous séduit encore. Lumière de l’écriture, des lieux aussi, parfois (les Caraïbes, la mer de Lybie) ; mais pessimisme des thèmes. Car, s’il est une nouvelle fois question de la difficulté de communication au sein des couples, entre les gens, il est aussi question de folie, de suicides, de meurtres, de viols, d’injustice, de violence. Violence, par exemple, d’une femme, Anita, qui, dans une crise de jalousie, coupe son amant à la machette ; violence de la nature, où les figuiers se font « étrangleurs »(« Casa Amerilla »).

Le couple est souvent évoqué ; mais c’est pour parler d’un mauvais mariage, de violences conjugales, de séparation. La sexualité se vit pauvrement : « Albert a glissé sous moi un énorme oreiller, et m’a dépucelée. J’ai eu très froid en attendant le jour » (« Mariage ») L’homme peut se transformer en ours et la femme en « mérule pleureuse », visqueuse, dévoreuse.

Dans l’avant-dernière nouvelle, « Le goût du Paradis », un personnage est touché par l’amour ; mais il nous semble presque ridicule ; et, dans la dernière nouvelle, « Ravages », c’est la haine et le meurtre qui l’emportent.

Le bleu, alors, c’est celui des barques peintes par Eduardo, de la mer, des volets des maisons de Skyla. Mais ce sont aussi les bleus de l’âme et du corps.

Corinne Colmant cependant manie aussi l’humour : « Le poisson a l’air vivant ! Ses écailles luisent au soleil, et s’accordent parfaitement à mes babouches crème et mon pyjama argenté, aux rayures noires » (« Poisson »)

La nouvelle est un genre difficile ; l’auteure y excelle. On lit le livre avec plaisir et, lorsqu’on le ferme, on a les yeux encore pleins de lumière, la tête assombrie par la présentation d’une humanité qui a du mal à vivre, si peu apte au bonheur –si elle le cherche...

Monique MARTA, 11 mars 2015

UN AMOUREUX DE LA LANGUE : DANIEL LACOTTE

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Daniel Lacotte, nous le connaissions pour ses nombreux ouvrages sur la langue française, dont le dernier : « Les mots les plus truculents de la langue française » (Larousse, 2015). Et voilà qu’il nous surprend avec « Etincelles », un album pour la jeunesse (Ed. Bulles de Savon, mars 2015)

Il nous surprend, parce que nous le découvrons poète. Et nous ne sommes pas surpris, car nous le retrouvons dans son amour de la langue, l’art de faire jouer les mots, n’hésitant pas à associer « un orage, déluge » et « une côte, dérive » ; « un comique, dérailleur » et « un col, délasser ». Pour lui, un crayon peut avoir « bonne mine » ou avoir « les traits tirés » ; le poète peut avoir « ses plumes » et « le cormoran son océan » ; le vent, aussi, peut « jouer aux billes ».

L’humour, donc, ne manque pas dans ces poèmes, magnifiquement illustrés par Lola Roig. Mais aussi la fantaisie (« Pour se faire cuire un bon poème/D’abord choisir des mots qu’on aime/Les éplucher, les caresser/Assaisonner et bien ranger »), le rêve, la tendresse (« Les oiseaux et les enfants/Dansent sans peine sous le vent »)…

Un très beau livre donc. A lire et à feuilleter avec plaisir.

Dès 7 ans. Mais pour toute « grande personne » aussi, qui a gardé le goût des mots et la fraîcheur de l’enfance.

Monique MARTA, 7 mars 2015

MédéA copyright suivi de Hallali Guermantes

de SOLIRENNE, Ed.Vincent Rougier

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Accompagné de belles gravures de Vincent Rougier-qui narrent la multiplicité de l’être, le désarroi de l’enfance, les reflets et résonances à travers les miroirs-Solirenne nous dresse son  théâtre  d’ombres entre MédéA copyright et Hallali Guermantes .Ce 34 ° « Pli urgent » narre la mort ,le temps et son échelle, même s’il est constamment en lisière de l’enfance –par ses comptines, par ses rondes. S’appuyant sur la civilisation indienne(Shiva trilogie),sur la mythologie grecque (Les Parques, Eurydice), Solirenne  dresse un tableau du destin des petites filles dévorées collectivement par les nations ,par les peuples et assassinée individuellement comme à Guermantes (petite fille de 9 ans trouvée morte).Utilisant un champ lexical très parlant ,Solirenne résume la vie coincée entre le naître et le mourir : »Cesser de vivre, d’exister, d’être

    Décéder, succomber , expirer ,disparaitre

    Périr, partir  ,passer, trépasser »

Utilisant l’anaphore fréquemment Solirenne nous assène ses obsessions ,ses thèmes par répétitions, par empilements successifs :la mort, les strates du temps et l’absence ;cette absence exaltée, parquée, superposée : « L’absence de cette petite fille

    Calque le temps

    Son échelle, sa durée

    Sur une pause

    Sur une abstraction

    Sur un espace interdit

    Sur une abomination »

Mais au-delà de la douleur  de la perte d’un être ,il faut-nous dit Solirenne reprendre pied  dans la vie par l’automatisation des tâches et regarder ,émerveillé ,la ronde des petites filles innocentes…

Gérard PARIS, Janvier 2015

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devaux patrick | Réponse 06.09.2016 03.16

toutes ces interventions sont motivantes, intéressantes; l'approche d'Aragon...un petit chef d'œuvre!

patrick devaux | Réponse 26.01.2016 03.01

Fameuse approche de "l'insomnie d'aimer" d'Aragon!

Patrick Devaux | Réponse 26.01.2016 02.59

Ce que font les éditions "Bulles de savon" parait fort intéressant...

Patrick Devaux | Réponse 26.01.2016 02.58

Il m'a fallu un petit temps pour remarquer que Monique avait fait une "approche" de mon roman...Merci Monique!

Patrick Devaux | Réponse 13.01.2015 19.18

Intéressantes diversités d'interprétation de lectures...motivant

Mjo | Réponse 10.01.2015 23.55

Bravo à Monique et à tous les auteurs pour ce travail. Belles synthèses, réflexions intéressantes qui donnent envie de lire !!!

mistophorie@free.fr | Réponse 29.06.2014 12.30

Je crois que je vais me remettre à côtoyer Hildegarde de Bigen, Merci Monique..

DEVAUX PATRICK | Réponse 29.06.2014 12.05

Je suis tenté de lire le livre de PRIMO LEVI "si c'est un homme"; je connais l'auteur de nom mais n'ai encore rien lui de lui; merci pour ce partage de lecture

mistophorie 29.06.2014 12.28

Oui, laisse toi tenter, c'est un livre qui se lit très facilement.

eleonore | Réponse 27.02.2014 20.17

« Il faut avoir traversé le tout pour savoir comment vivre »
Je pense que même en ayant traversé le tout, on ne sait toujours pas.

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Commentaires

26.09 | 19:38

Vraiment très beau. Bizarrement, les six dernières strophes m'emportent moins; mais jusque là, quelle délicatesse dans ce voyage sur l'être aimé

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15.04 | 22:35

Revue toujours au top; nombre d'auteurs croissant; chaque numéro amène de nouveaux talents, de nouvelles trouvailles et...quelques belles illustrations!

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15.04 | 17:48

Les poètes, on le lit bien, sont bien au courant des instants de lumière qui parfois flirtent avec l'ombre; il en va ainsi de toute la vie...

...
13.04 | 15:38

Merci Monique, ce sont les danseurs en cours d'études professionnelles au Centre de formation en danse Off Jazz, qui ont donné leur passion et talent au public

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