Annabella GORLIER

Annabella Gorlier est née d’une mère finlandaise et d’un père aux origines franco-indiennes : Pirkkala et Pondichéry, deux berceaux donc pour elle, qui passe, avec ses sœurs, son enfance et adolescence dans l’arrière-pays niçois, entre Saint jean la Rivière et Levens, à Duranus, dans des montagnes dont l’âpreté, le dénuement sont encore celles de cet arrière pays grenadin où elle vit aujourd’hui. Annabella est donc d’emblée, et de façon continue, une artiste en marge, décalée, intime, un peu sauvage et pourtant en prise par le haut, le loin, sur ce que la côte, la ville offrent de culture. Elle fréquente, au hameau, l’école –de nouveau en fonctionnement, grâce à l’insistance de son père, à la Maison Communale du village, et dont sa famille occupait tout un étage ; ce sera ensuite le Lycée Calmette et l’Université Sophia Antipolis (section LEA) vers où elle descend chaque petit matin vivant ainsi l’aventure de la naissance de la lumière. L’été, elle séjourne longuement en Finlande auprès de sa grand-mère, matriarche d’un foyer où les hommes sont presque absents et où elle apprend rigueur et sens du travail en s’imprégnant de cette culture indigène nordique et de ce particulier goût pour la nature. Cet héritage protestant voisine avec la soif de liberté aventurière et sensuelle de sa mère qui l’ouvre aux vertus d’une indépendance un peu hautaine mais ouverte à la beauté du monde. Picturalement, sa formation n’est tributaire d’aucune structure, ni Beaux-arts, ni Académie… nul diplôme donc pour sanctionner une approche autodidacte qui, depuis son éveil précoce à la lumière et aux couleurs du Sud, s’enrichit d’une imprégnation des œuvres d’un Chagall, Picasso, Renoir, Matisse, entre autres, découverts et fréquentés dans les musées de la Côte et au hasard des rues et salles d’art niçoises. Quand elle partira pour Grenade, en année Erasmus, elle sera conquise par cette ville chrétienne, maure et gitane, carrefour interculturel où convergent des Occidents et Orients dont, au-delà de mythes parfois complaisants, continue à se vivifier l’élan culturel indéniablement pluriel qui l’installe au cœur même de sa nature métisse. Les harmoniques indiennes dues aux origines paternelles, reviennent alors se fondre aux influences méditerranéennes et scandinaves. C’est dans ce cosmos grenadin complexe qu’elle s’installe après y avoir rencontré son compagnon, Juan, père de Luka et Enzo, leurs deux enfants. Mais ce n’est pas à Grenade même qu’ils choisissent de s’installer, sinon sur les pentes rudes de Sierra Nevada où ils créent un univers singulier et où la maison basse aux larges baies vitrées sans rideaux ni barreaux, bien arrimée au sol pulvérulent, voisine avec la casemate-studio qui, blanche et solitaire au-dessus de l’habitation principale, paraît prendre son essor sur la colline. Loin, en contrebas, la Vega de Grenade s’étale, déprise des formes un peu lourdes de la cordillère pénibétique.
C’est dans ce fief montagnard, où l’on respire une joie un peu austère, que j’ai rencontré Annabella, la trentaine mince, l’œil clair et long dans un visage brun où la bouche généreuse sourit souvent.

Les titres de tes tableaux sont souvent descriptifs - un jeu de mots comme celui de ta toile  « Annamorada » est exceptionnel. Tu m’as dit, en effet, que pour toi, l’emploi des mots pouvait parfois être compliqué. Pourquoi ? Et à partir de quels éléments as-tu trouvé et travaillé ton langage pictural et comment le définirais-tu ?

• L’expression au travers du dessin et de la peinture, a toujours été une méthode personnelle pour « mieux fonctionner en tant qu’individu ». Ma formation est purement littéraire et j’ai toujours aimé les mots. Mais, j’avoue que leur usage ne m’a pas toujours permis d’atteindre la même tranquillité car la puissance des mots est infinie et leur usage, devrait se considérer comme un art. Et plus j’avance et plus j’ai l’impression que l’essentiel se ressent mais ne se comprend pas si facilement, alors comment l’exprimer avec justesse. La peinture revêt un aspect plus primaire et me permet de ressentir plus de liberté, sans aucune règle, je peux jouer à ma guise avec les « apparences ». Pourtant les mots, m’attirent et je les sens bouillir intérieurement, mais pour tout cela il faut du temps, dont je manque, en ce moment précis de ma vie, par manque d’organisation, je suppose (rire). ». Les titres peuvent sembler descriptifs car, volontairement, je tente d’éviter de donner trop de pistes : je préfère laisser l’œil du spectateur pénétrer « l’histoire » que je lui propose, un dialogue en silence dont je ne veux pas dévoiler la trame. Tout n’est d’ailleurs pas volontaire, l’inspiration du moment impulse souvent une création dont le sens, s’il en faut, m’apparait souvent à posteriori.
• Jeunes, mon père et ma mère peignaient et leurs tableaux aux murs et la peinture entreposée à la maison ont certainement pesé sur ma prédisposition à mettre l’art au centre de mes préoccupations. Plus tard mon père a été gardien au Louvre, alors j’avais accès à toutes les salles en dehors du rush des touristes et ce sans parler du fait que maman étant guide touristique j’ai passé des journées entières dans les musées de la côte, la fondation Maeght, la villa Ephrussi de Rothschild. C’est là que mon langage a commencé à se former presqu’à mon insu. Pourtant ce n’est qu’au moment d’expérimenter la maternité que la peinture s’est imposée comme une activité nécessaire et vitale chaque fois plus intense. C’est un peu comme si tu cherchais partout, dans tous les sens, une réponse que tu as devant les yeux depuis toujours.
• C’est pourquoi mon langage pictural est le résultat d’une évolution personnelle, en parallèle et en symbiose avec un style de vie. Il s’agit de partir des réponses à portée universelle léguées par des civilisations de longue durée- comme l’hindoue, la grecque ou l’Egyptienne -au mystère de notre présence dans le monde : À partir d’éléments hérités de leurs traditions picturales, mélangées à la culture finlandaise et à ma contemplation précoce et continue des grands maîtres contemporains, je ressens la création artistique comme un étrange déjà-fait, déjà-vu qui me pousse à les réactualiser en adaptant ce tout à ma sensibilité et à mon actualité. J’aime d’ailleurs créer en utilisant des choses déjà utilisées… mon langage est un recyclage perpétuel qui est pour moi un équilibre entre l’ancien et l’actuel, entre l’Autre et le Moi. Je crois aussi que la technologie est une aide pour l’artiste qui se forme continuellement… je consulte fréquemment des tutoriaux Internet, ce qui me permet d’apprendre et à partir de là d’expérimenter, de me réinventer. Cela m’a permis de découvrir des artistes méconnus et passionnants come Judith Scott, la trisomique géniale qui secrétait ses œuvres comme une araignée ses toiles.

Ta thématique est puissamment inspirée par la nature - montagne, mer, le règne végétal ou l’arbre dans sa pérennité s’érige comme axis mundi -, mais cette présence fondamentale ne semble en rien un rejet de l’urbain et surtout de l’humain… l’humain que la femme au centre de nombre de tes toiles paraît avant tout incarner ?

• Oui la nature est omniprésente– la montagne qui est mon lieu de vie, la mer qui a toujours été mon horizon plus lointain – mais en fait plutôt qu’une nature paysage ce qui m’interpelle c’est la nature élémentaire, les éléments bruts : terre, ciel, eau, feu. Ainsi que l’aspect fertile et cyclique de la terre, en définitive, sa féminité et dualité.
•  Je localise d’ailleurs peu… certes on peut distinguer le profil de la Sierra Nevada, les ondulations de la Vega, mais ce que je peins c’est une nature revisitée par ma sensibilité féminine qui découvre sous l’aridité et parfois la brutalité des formes, la souplesse des courbes, les arrondis, les fluidités harmonieuses. De façon autre, la nature est présente dans ce mouvement profond qui me porte à réutiliser, à incorporer à mes œuvres des matériaux que je recycle… donc à faire de la nature non un simple thème mais la raison d’un engagement artistique et social. C’est peut-être un des leviers de mon énergie artistique car je ressens fortement le besoin de réfléchir sur le possible rôle de l’humain par rapport au monde, son habitat. Les lois universelles, sont simples et essentielles et pourtant, elles ne semblent pas fonctionner en tant que slogan publicitaire… La recherche de la beauté, en soi, du fait de son pouvoir de transformation, est l’intention avec laquelle je travaille sur chacune de mes œuvres. »
• La femme est au cœur de ma réflexion picturale. Oui, la femme dans ses rôles consentis par la société : l’énamourée, la femme au gynécée et donc l’être biologique d’où la nudité et la maternité ; mais aussi tout le côté traditionnel immémorial, lié aux fonctions symboliques et magiques : « la femme-signe » « la femme sacerdoce » « la femme sorcière » – la présence, par exemple, des mains au henné, les volutes et tracés de la coiffure qui fait sens, car la chevelure est un symbole de vie, de pouvoir venue du fond des âges et qui n’en finit pas de troubler. Mais en fait, par-dessus tout, je me penche sur la personne humaine échappant au simple genre, l’individu qui s’interroge, qui se cherche. Un de mes tableaux clés est « ¿Quién soy? » - la triple question essentielle- Qui je suis, d’Où je viens, Où je vais ? De là peut-être le thème latent de la métamorphose, de l’interpénétration des règnes qui repousse les réponses données d’avance et les évidences trop immédiates. Les personnages masculins sont peu présents, mais ce n’est pas par déni ou par simple consentement à une tradition familiale qui avait intériorisé l’absence des hommes sous forme de rejet voire d’inimitié, non ils sont peu manifestes parce que je privilégie la nécessaire présence de la femme si longtemps laissée de côté. Il ne s’agit pas pour moi de peindre depuis un quelconque militantisme sectaire mais, à partir du constat simple et évident que jusqu’`a présent la femme n’a pas eu suffisamment droit à la parole, à sa différence, il lui faut un espace où exprimer ce qu’elle a à dire et qui n’a pas encore été dit. Je veux avant tout porter témoignage d’un questionnement. D’ailleurs pour moi l’art est recherche et non but, et c’est pace qu’il rend compte d’un cheminement qu’il me semble essentiel. Il est vrai que les visages féminins aux yeux vastes sont de femmes métisses, moi, le plus souvent en effet, mais recomposée, épurée. De plus en plus d’ailleurs je cherche à échapper à l’expression d’un moi particulier que j’ai besoin de laisser derrière. Je vais vers un déblocage, d’où une certaine valeur thérapeutique de dépassement qui peut être transmise à qui contemple le tableau.

Ta palette est très vive, riche en couleurs primaires qui rayonnent et éclatent. Pourquoi cette profusion, cette exubérance ? Comment décides-tu des couleurs ? Quel est ton rapport aux pigments, aux liants, fais-tu toi-même tes couleurs ?

• Sans refléter aucune école en particulier, il est vrai qu’on peut déceler rapidement dans ma peinture des apports variés… il y a présence d’écoles où la couleur est soit très pulvérisée comme l’impressionnisme, le pointillisme ; soit utilisée de façon intense et primaire comme dans la peinture naïve celle des Haïtiens ou plus proche de nous le Douanier Rousseau… oui, il y a dans mes toiles un fort legs d’art naïf, découvert au travers des toiles d’Anatole Jakovski, et qui sans nul doute a constitué la base de mon inspiration artistique :  cet anti académisme certain, partie prenante d’un esprit d’enfance revendiqué m’a littéralement fascinée. La vivacité et la gaieté de mes couleurs découle d’une conviction simple : si l’on doit laisser une trace, je préfère qu’elle soit, au moins, en apparence positive. Le bénéfice thérapeutique de la couleur et de la contemplation, est une évidence ! Le refus de la perspective rationnelle, cette maladresse voulue que je trouve si riche et suggestive, est certainement le reflet d’un caractère à mi chemin entre anticonformisme et critique de certains aspects de la « modernité », mêlé à une sorte de tentative de « retour aux sources », à son tour motivée par la recherche de valeurs. L’importance de l’harmonie visuelle au sein de la complexité des formes et de l’irruption de couleurs est absolument travaillée, choisie, orchestrée : se déploie là toute la dualité intrinsèque de l’être sauvage versus civilisé, le jour et la nuit, les dualités en somme, qui composent la vie. Outre la couleur, je joue chaque fois plus avec l’incorporation à la peinture de matériaux qui créent des dénivelés, des protubérances, une surface irrégulière, des contrastes de lumière : la feuille d’or ou d’argent, l’émail, voire les serviettes papiers qu’on utilise en Finlande pour présenter le café. Réutiliser des objets ayant leurs histoire (piliers de bougies d’église, capsules Nescafé, bouts de miroir, journaux, etc., souvent, n’ayant nulle fonction « artistiques » inspirent mon langage et apportent de la force au propos : «  La beauté est partout, il suffit de la voir ». Il y’a aussi un questionnement par rapport à la « trace » que nous laissons, à cette quantité d’ordure que produisent nos sociétés. En général je passe beaucoup de temps à préparer les matériaux et j’utilise principalement de grands tubes de couleur primaire acrylique car le début de travail est rapide et proche de l’esquisse. Ensuite, au cours des semaines, je laisse l’œuvre apparaître et ce processus peut s’étaler sur plusieurs mois. Dans la plupart des cas, je travaille sur une multitude de projets en parallèle mais je ne termine pas plus de 10 œuvres annuellement… J’aime « tout faire moi-même », depuis les mélanges de pigments à la préparation d’une planche de bois : cette partie, presque artisanale, est le travail préalable nécessaire pour l’obtention d’un résultat élaboré sur une période aussi longue : chaque œuvre est en quelque sorte le résultat d’une longue « grossesse » et d’un « accouchement » parfois difficile.


La couleur est donc au service de la composition, profusion donc contrôlée, peu d’étalement libre, d’empâtement… la ligne, importante, semble toujours sertir et prévenir le débord. Tes tableaux sont souvent très structurés, très organisés, l’espace y est rarement ouvert mais compartimenté... il y a sectorisation. Y-a-t-il là une volonté particulière ?

• Oui, j’attache de l’importance à la composition de mes toiles. Ce sont des tableaux dans l’ensemble très structurés, très organisés avec des enchâssements, des délimitations, une sectorisation. Je peins un espace rarement béant mais souvent compartimenté… techniques des panneaux, de l’émail, des peintures hindoues, tout cela venu de très loin parfois dans le temps ou l’espace. Dans mes tableaux, la couleur mais aussi la ligne règnent…. la ligne, le cerne, l’auréole, la mandorle, le mandala. C’est un espace que la structure habite et une structure habitée elle aussi de l’intérieur. J’aime beaucoup les formes souples, et peu en fait la ligne droite, inflexible, la saillie violente, la crête agressive, je suis attirée par l’arabesque, tout s’allonge, se courbe, s’adoucit… c’est mon côté oriental, féminin, je crois. Cela reflète à la fois, un certain idéal, présent au sein de la philosophie orientale, basé sur la recherche de l’équilibre intérieur au travers de l’harmonie et une vision occidentalisé de la vie qui englobe la complexité masquée par les apparences.

Entretien réalisé par Joëlle GUATELLI-TEDESCHI à Grenade (Espagne), décembre 2013

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mistophorie | Réponse 31.12.2013 14.06

Un travail onirique et chatoyant de couleurs qui donne envie de se plonger dans ces mondes mystérieux et d'aller rendre visite à l'auteure en Andalousie..

Annabella 15.01.2014 21.35

Merci pour ce joli commentaire et bienvenue à Grenade!

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Commentaires

15.04 | 22:35

Revue toujours au top; nombre d'auteurs croissant; chaque numéro amène de nouveaux talents, de nouvelles trouvailles et...quelques belles illustrations!

...
15.04 | 17:48

Les poètes, on le lit bien, sont bien au courant des instants de lumière qui parfois flirtent avec l'ombre; il en va ainsi de toute la vie...

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13.04 | 15:38

Merci Monique, ce sont les danseurs en cours d'études professionnelles au Centre de formation en danse Off Jazz, qui ont donné leur passion et talent au public

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10.03 | 10:33

c'est beau, c'est très beau. Oh que j'aime cette aspiration à la lumière !

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