Hiver 2014-2015 : Auteurs de A à Z

Ouvert...

Ouvert
à tous les signes
de la nuit

épeler le pérenne

dépouillé de ses clartés
de ses départs

invulnérable

quitter la route
pour une mémoire archaïque
qui jamais
ne s’endort

------

Chant exhalé
depuis notre mémoire
pariétale

geste précaire
si proche du
vertige

regard de sable
ancré dans
le miroir

vacillante parole
qui dit bruyère
et trahison

nous avons appris tout cela
et aussi les heures
rien retenu

Jean-Louis BERNARD

A, accent grave

A, accent grave,
À côté, deux hommes de noir vêtus disent qu’ils savent,
Que ce n’est pas grave,
S’ils peuvent dire des mensonges,
Si leur nom de famille est Ange,
Si leur stylo bleu voulait écrire une nouvelle genèse,
Une nouvelle hypothèse,
Et oser écrire en rouge la vérité entre parenthèses.
A, accent grave,
À côté d’un arbre parlant, une personne qui joue de la lyre,
De l’autre côté, un poète d’une autre ville, ne fait qu’écrire,
Et prés de lui, un crieur ‘’ Je ne voudrais pas partir ! ‘’
Et sa femme enceinte lui dit qu’il faut absolument sortir,
De leur désert, leur terre  leur maison, leur jardin,
Vendre l’arbre et mettre fin.
‘’Il faut une fin ! ‘’
Dit du haut de la grande tour, un conteur,
Puis il sourit
Et silencieusement comme son père, il  meurt.
‘’ Accent grave sur le a ! ’’
Me dit un monsieur en colère et s’en va,
Et …
Dans un silence d’enterrement,
Le vent se leva,
Et magiquement, il se mit à chanter dans une langue inconnue,
Une langue qui a pu faire renaître la mère,
Un espoir peut-être d’un enfant ou d’un père,
Une foi qui a repris enfin son apparence humaine,
Un espoir peut-être, un sourire d’une reine,
Une étoile d’un regard ouvert,
C’est la mère, la mienne ou la sienne, les bras ouverts.
Accent grave,
Un chemin s’est ouvert,
Le maudit ouvre ses yeux, marche enfin avec des ailes derrière.

Khalid EL MORABETHI, Maroc / Oujda

Eclats de lumière (Extraits)

extrait de Si brève l’éclaircie (à paraître en 2015 aux éditions Henry)
Ce recueil se compose de 4 parties
Fado de la mélancolie
Eclats de lumière
Entre terre et ciel.
Si brève l’éclaircie
Les 5 poèmes proposés sont extraits de la partie 2 « Eclats de lumière » .

…………………………………………

Le mur retient la lumière
premier éclat estival
la vigne vierge bourdonne
une seule abeille
et tout le miel de la terre.
Sous la ramure
des nuits étoilées
le rossignol retient son chant.

…………………………………………

Entre les mots
éventement
le silence passe
en traits de lumière .
Blancheur aride
des parois calcaires
sous l’aveuglante lumière
à l’ombre de la tonnelle
s’offre le rafraîchissement.

…………………………………………

À la lisière de la lumière
rendre possible
l’impossible
Marcher sans but
dialoguer avec le vent
sous le ciel ouvert
à l’ombre de l’arbre
la trouée de lumière
trace une promesse
d’éternité.

…………………………………………

Simplicité offerte accueillante
le cœur ouvre le regard
bouleversante révélation
de la chair
dans la fulgurance
un rai de lumière
au cœur de l’homme.
Lumière d’or
Le vitrail transfigure le jour
Le regard caresse la grâce
Dans l’intensité des couleurs.

…………………………………………

Le temps suspendu
à notre fragilité
devient promesse d’éternité
et de plénitude
dans la lumière de l’instant.
L’oiseau passeur de lumière
rejoint l’invisible
dans le silence des étoiles.

Ghislaine LEJARD

L’oiseau

"Tout le monde veut comprendre l’art. Pourquoi  personne ne veut-il comprendre le chant des oiseaux ?"
Picasso


     La maison se dressait au sommet de la colline, seule, isolée, comme abandonnée. Derrière elle s’étendait la forêt et en bas, aux pieds du mont, gisait le village – une centaine de maisons dispersées des deux côtés de la route vers les Balkans. L’homme a acheté cette maison un été que la canicule sévissait lentement. Il savait que c’était une faute de sa part. Et il l’a achetée justement pour cela – parce que la maison paraissait invendable : pas de route à proximité, pas de maisons autour d’elle ni eau, ni électricité, ni magasins, ni trottoirs. Il n’y avait pas non plus de regards curieux ni de vacarme mondain, ni d’ennui citadin. La maison était à deux étages, avait un balcon, un toit alpin et, de toute évidence, n’avait rien de spécial. Ce n’était qu’une maison solitaire, une brave maison et c’était tout. Un puits dans le jardin, un noyer immense et un amandier en forme de harpe. Les branches de ce dernier se tressaient d’une façon étrange et ressemblaient à des bras tendus en prière vers le ciel. L’herbe non tondue depuis des années s’étendait loin autour de la maison. Un étroit sentier escarpé montait et donnait par quelques escaliers en ciment un accès rapide au verger.  Les escaliers ne se voyaient presque pas mais ils contribuaient à la particularité de ce pavillon inhabité depuis longtemps. L’achat se fit par l’intermédiaire d’une paysanne et le propriétaire resta inconnu. A la question pourquoi aucun chemin ne mène du village vers la maison, la paysanne  répondit que c’était inutile parce que personne n’y avait jamais habité. La réponse parut logique surtout quand l’acheteur vit la maison de près. Malgré tout il la trouva à son goût, la paya cash et sans négocier.
     Il venait ici pendant les jours de repos. Par ailleurs, il vivait dans la ville à côté, roulait chaque week-end sur la route étroite et inconfortable, arrêtait sa voiture non loin de la maison et faisait les derniers cent mètres  à pied.
     L’homme n’essaya pas de changer quoi que ce soit dans la maison pour la rendre plus pratique et confortable. Pour lui cette maison représentait l’image même du foyer – une maison à part, un abri loin des autres abris, un lieu pour se retirer, un refuge. Une maison bâtie par quelqu’un qui était certain qu’un jour elle serait habitée.
     La seule chose que l’homme toucha fut le verger. Tout un mois il s’attela à désherber autour de chaque arbre. Il  coupa les arbres secs et en planta de nouveaux,  élagua les branches abimées,  rénova la clôture et fabriqua une table basse qu’il mit au milieu du jardin sous un figuier qui déployait généreusement ses ombres. Dans la soirée il s’installait à cette table et regardait le coucher du soleil qui peignait les sommets des Balkans en orange. Les silhouettes des arbres se découpaient sur la crête des rochers comme un naïf dessin d’enfant. Partout où l’on pouvait entendre  il n’y avait que du silence – solennel comme une lourde sentence.
     L’homme était compositeur. Il avait vécu dans plusieurs endroits au monde mais n’avait jamais entendu un silence pareil – au début cela l’énervait mais petit à petit il  prit conscience de la profondeur et de la puissance du silence qu’il ne pouvait attribuer à aucune des musiques connues ou composées par lui. Ce silence contenait tout ce qu’il faisait naître d’une musique qu’il avait toujours voulu composer.
     L’unique bruit qui rompait le silence était le chant des oiseaux dans le jardin. Ils chantaient du matin au soir sans répit dans le repos absolu de la nature. L’homme qui avait un certain âge se rendit compte qu’enfin il entendait les compositions les plus parfaites de sa vie. Il écoutait le chant d’un petit oiseau bigarré, le corps comme brodé de petites perles, perché au sommet du cerisier. Le petit virtuose gazouillait dans les tonalités parallèles de trilles incompatibles à première vue  et les répétait dans une autre tonalité d’une façon nonchalante, frivole et simultanée en mineur et en majeur en les modulant comme par magie. Peut-être, comme l’air qui embaumait l’herbe et bien autre chose. De l’arbre en face répondait un autre oiseau défié par le premier mais avec un autre récitatif – plus saccadé, plus soutenu dans une gamme plus basse. Quelles magnifiques roulades sans aucune raison esthétique ! Sans aucun effort et aucune tension ! Comment une œuvre si virtuose était-elle possible sans aucune notion d’harmonie et de polyphonie ? Qui créait ces sons qui n’avaient pour but aucune interprétation ? Etait-ce une mélodie due au hasard ou de la musique ce phénomène qui s’appelait originalité dans le langage de l’art ?  Ce n’étaient que des oiseaux. Des êtres volants qui introduisaient des tons dans le silence, dans le quotidien tendu et décevant d’un homme qui avait consacré toute sa vie aux sons … Jamais il n’avait réussi à composer même une pâle copie de ce qu’il entendait dans ce jardin.
     Cependant le vieux compositeur s’estimait heureux – il avait trouvé l’endroit de ses rêves et n’était pas prêt à l’échanger  pour quelque salle de concert ni orchestre – dans l’académisme musical il ne voyait qu’un ersatz de la perfection.
     C’était un après-midi avancé. Comme d’habitude, le vieil homme sirotait sa tisane dans le jardin et regardait les couronnes des arbres. Les petits oiseaux trémoussaient des ailes et sautillaient de branche en branche. Ils élaboraient une harmonie propre à eux-mêmes en ignorant totalement la haute qualité esthétique de leurs chants. Le professeur se demandait si ce festin sonore pouvait être reproduit d’une façon ou d’une autre et n’en voyait pas le moyen.  Cela jaillissait de l’espace et y restait – une goutte de l’harmonie cosmique.
     A ce moment-là  arriva une chose impossible, inadmissible, incroyable. Il entendit les quatre premières notes de la Cinquième, les notes qui ont rendu Beethoven immortel.
     Elles venaient du bec d’un oiseau perché sur les branches du figuier sous lequel l’homme ressentait déjà la fraîcheur de la nuit proche. Il se figea n’osant plus bouger ni respirer comme si quelqu’un le prenait pour cible. Il essaya de trouver du regard l’émetteur des sons magiques mais l’oiseau était devenu invisible. L’arbre et ses branches étaient immobiles. Après un instant de doute il  conclut que ce n’était rien qu’une illusion et il s’en voulut mais au moment de quitter le banc les quatre notes se manifestèrent à nouveau : ta-ta-ta-taaa … trois points, tiret - simple et grandiose. Elles représentaient une idée folle d’une infanterie aérienne. L’oiseau s’envola et le compositeur n’entendit qu’un battement d’ailes.
     Très ému, le musicien essaya de voir dans sa tête ce qu’il venait de lui arriver en préparant ses bagages et en se dirigeant vers la voiture. Ses oreilles sifflaient et rejetaient la voix de la raison qui lui insufflait l’idée de vendre la maison tout en étant sûr qu’il ne réussirait pas à le faire.

Nouvelle de Martin MARINOV
Traduit du bulgare par Anélia VELEVA

Ni cri ni révolte

Ni cri ni révolte
Juste
quelque chose que l’on refuse
que l’on enlève
que l’on retire
et que l’on jette

Juste un saignement
une larme peut-être

un presque rien
nié
qui pourtant palpita

une colombe

une âme qui s’envole

Et le vide soudain

Une croix
sans la tombe

Monique MARTA, 10 décembre 2014

Petite elle l'est

Petite
elle l’est
comme tête d’épingle

Bleue
comme le regard d’Odile

L’angoisse
en quatre tours de montre
parcourt sa rotondité

voit
cette solitude
tournant dans l’immensité

L’homme étonné
questionne
oublieux plus souvent
de sa fragilité
l’arme au poing
bouche folle
sûr d’une divinité
qui commande son bras
ses mots

Et la Terre si petite
miraculée du Ciel
tourne et tourne sans cesse
lente comme un dimanche

Monique MARTA, 7 décembre 2014

Fragments

Peurs et envies de naître, de mourir, d’être…

La pierre, la mort, l’amour…

Inscriptions runiques : langage de pierre, langage de l’être…

Pierres et peurs : tertres et tortures…

Pierres et rêves : construction de l’intime, de l’universel…

Creuser , amonceler, amoindrir les sous -bassements  de l’âme…

Le pigment creuse ses cratères, l’être s’insinue dans ses alvéoles..

Mur en pisé  ,mur en cristal :de l’obscur au transparent…

Gérard PARIS

MIGRATIONS EOLIENNES

Coffres de toit
filent sur la glissière.
Bicyclettes debout ou couchées
les suivent sans les rattraper
Moi je voyage en sens inverse
en songeant à Apollinaire.

Soudain s’élancent
sur la haie
trois jeunes filles
en collants blancs
qui font la roue
lentement

et c’est tout un ballet
qui monte de la route
et tourne,
tourne au ralenti
passant sur les pointes
sans un bruit.

Monique PICARD, 28.08.13

PLUS LE MEME

Où es-tu , mon fils ?
Je t’avais retrouvé
te croyais sauvé
mais tu n’es plus... le même

Courage mon fils
les anges recherchent
ce qui te fut volé
violemment arraché

Ils dansent doucement
lentement volent
au son des violes
et pansent tes plaies

Je serai l’un d’eux
Je serai ton ange
Je saurai te rendre
ta fierté.

Monique PICARD, 9.12.13

La Sainte Victoire en hiver

Une écharpe claire
jetée sur l'épaule,
elle toise du regard
le village à ses pieds
et, dédaigneuse, surveille
les crêtes dissipées
des barres de l'Etoile.

Tapis dans l'ombre,
les laborieux pistils
des cheminées de Gardanne
propulsent leurs volutes blanches
dans le brouillard
pour verser leur obole
à la Grande Dame.

Monique PICARD, Déc. 2014

ORAGE D'HIVER

Une pluie fine et dense
voile  le vallon
où mille gouttelettes s'accrochent aux chênes
et luisent en silence

De branche en branche
sautillent les pinsons
malmenant en famille les feuilles en berne.

Ils sont juste un peu plus rosés qu'elles
et les barres blanches sur leurs ailes
zèbrent la ramure terne.

Mais soudain s'abat un rideau noir
Le tonnerre feule en courant sur la mer
et l'orage, emplissant les chemins,
balaye de son flot  les vestiges de l'hiver.

Monique PICARD, 13.02.15

Le sablier court...

Le sablier court
Emportant cette partie boudeuse du ciel
Les colères et les blessures du vent
Souvent tu te désoles
En contemplant
Le miroir des pavés
Leur luisante rigidité
Tu regardes la vague
Effacer les pas du bonheur
Et l’encre pâlir sous la main…
Or aucun orage ni aucune fleur
N’aura raison de la mémoire.

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A la croisée des saisons
Le ciel est sans défaut
Malgré les étoiles trop basses
Entre les dents des rochers.
Dans les cavernes de l’air
La nuit avance à petits pas
Et couve de sa houle d’étranges paroles
Et vous, ô lunes
Vous, enceintes comme fidèles mères
Jusqu’à quand veillerez-vous
Les mystères de temps heureux
Où la rose sur la table
Etait le pilier du jour ?

----------

Il dit quelques mots
Qui nomment les étés
Parmi les fleurs
Les trilles du loriot
Et toutes ces constellations
Au fond des yeux

Il dit un nom
Mais il ne connaît pas
La portée de la voix…
Lueur du jour
Ou geste d’offrande
Des figures dansent
Et se croisent
Sur l’ardoise du temps.

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Il faut allumer le feu
Avant de promettre la lumière
Penser chaque note
Avant de donner l’accord parfait
La chorégraphie du paysage
Les ailes qui l’écrivent
Et ces petits pas
Qui rythment le temps
Entre ciel et terre…

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Moi qui ne peux partir
Je t’envoie la force de revenir
Un mot brûlant
Bien à l’abri des mains
Et des regards
Un mot construit par le cœur
Et qui monte aux yeux
Au regard porté très haut
Jusqu’à cet étage des petits champs
Sa grande fenêtre
Pleine de ciel…

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Il y a ce regard pensif
La main appliquée
Et des signes rouges
Dans la marge des sanctions

Il y a des mots bleus
La plume qui prend son envol
Vers un pays très grand
Où les étoiles sont proches

Sur ce visage songeur
Que l’ombre dessine en ses courbes
Il y a des souffles
Depuis longtemps usés
A son front le miroir de l’âge
A ses lèvres une prière.

Michèle SCHNEEBERGER (Michèle NOSBAUM)

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Patrice | Réponse 05.03.2015 11.56

Des poèmes magnifiques surtout de Monique et Morrabethi

AL Guibert | Réponse 04.03.2015 10.59

"Ni cri ni révolte", magnifique Monique en ce début d'année endeuillé. Et bravo à tous les autres auteurs.

Monique Picard | Réponse 01.03.2015 10.31

Bonjour ! Bientôt nouvelle sur le site. J'aime beaucoup aussi J-L Bernard; mais surtout Monique Marta. Sobriété, rythme, images, ...les clés en fin de texte.

Devaux Patrick | Réponse 26.02.2015 20.10

Ah quel plaisir de lire, une fois de plus, JEAN LOUIS BERNARD ! Chacune de ses pensées est ciselée dans le quartz cristallin de ses chères montagnes!

Patrick Devaux | Réponse 29.12.2014 23.46

Monique rappelle que la poésie c'est TOUTE la VIE avec ses peines aussi et ses révoltes; à partir d'un constat, on peut faire beaucoup de choses positives!

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Commentaires

15.04 | 22:35

Revue toujours au top; nombre d'auteurs croissant; chaque numéro amène de nouveaux talents, de nouvelles trouvailles et...quelques belles illustrations!

...
15.04 | 17:48

Les poètes, on le lit bien, sont bien au courant des instants de lumière qui parfois flirtent avec l'ombre; il en va ainsi de toute la vie...

...
13.04 | 15:38

Merci Monique, ce sont les danseurs en cours d'études professionnelles au Centre de formation en danse Off Jazz, qui ont donné leur passion et talent au public

...
10.03 | 10:33

c'est beau, c'est très beau. Oh que j'aime cette aspiration à la lumière !

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