Printemps 2014 : Auteurs de A à Z

ONZAINS

Soudain ô solitude l’île se délitant
Soudain de son étau desserrant les mâchoires
Soudain prenant le large exfoliée s’émiettant
Soudain pain perdu de paroles
Soudain rose des vents dans le bec des mouettes
Soudain écouvillonnant les étendues les vagues
Soudain incrustée d’or brillant de tous ses feux
Soudain trirème destroyer pirogue à balancier
Soudain Thésée Antigone ou Pyrrhus ses victoires sanglantes
Soudain sous la toge romaine la nue la grecque plissant le front
Soudain parchemin sur les eaux déployant les grands-voiles et le mât d’Artimon

Soudain ô solitude Ulysse dérivant
Soudain il connut son esprit à l’île s’attachant
Soudain les grottes creuses les cavernes femelles
Soudain les emporta soudain suivit leur sort
Soudain il se rêva maître de la mer sauvage
Soudain Nymphe à la double chevelure l’île l’en détourna
Soudain et de son âme forte contre les Immortels
Soudain déplaçant la nue les coffres les balises
Soudain raclant les fonds soudain perçant les rochers
Soudain si celui qui secouant la terre le contraignit d’errer
Soudain l’île en sa nef le chassa des abysses

Soudain ô solitude Médée son crime noir
Soudain l’île dépecée comme le frère
Sous ses membres nus sur les flots célébrant la vengeance
Soudain Aryenne et sombre multipliant les méfaits
Soudain tombeaux et ruines soudain chairs pantelantes
Soudain et sur les siècles distillant ses fumerolles
Soudain Charnier et Chambre à gaz fumante
Soudain Île soudain Mort Soudain La face du soleil
Soudain aux poutres des vieux pains
Soudain Tzara hurlant ou taisant sa détresse
Soudain les urnes leurs enclos tournoyant dans le vaste la langue du mépris

Soudain ô solitude les guerres et leurs danses
Soudain antiques soudain contemporaines
Soudain alliant chimie alchimie et ténèbres
Soudain sous les portiques et les vivants piliers
Soudain des couleurs de femmes altérées dans le noir
Soudain des hommes nus les chaînes aux chevilles
Soudain l’appel des ors soudain la cruauté
Soudain sur l’île fomentent un désir noir
Soudain alignent les bunkers le roulement des os
Soudain appareillées aux branches les stigmates
Soudain creusant le sang des enfants avortés

Soudain ô solitude la survie sa vacance
Soudain les cinq doigts de ta main à la rive attachés
Soudain l’île azurée pointant un fer de lance
Soudain la tache claire sur les eaux signalant le rocher
Soudain c’est l’arc-en-ciel sous les voûtes marines
Soudain c’est un nuage soulignant le voyage
Soudain c’est la marche de l’île à la nue assignée
Soudain tout un archipel de consonnes de voyelles
Soudain sur la mie du pain et rosissant la faim
Soudain tu écris la dérive planétaire
Soudain sur le volcan la rouge nuit te charme

Soudain ô solitude et l’envers de tes rêves
Soudain gravir les monts et les mystères
Soudain sur chaque pierre aggraver ta mesure
Soudain et elle court encore l’île et tu la parcours
Soudain triade soudain entrailles soudain tu nais
Soudain sur sa course le poids du monde en creux
Soudain tonnant soudain hurlant ta révolte et ta peur
Soudain entre les guerres les glaires le liquide amniotique
Soudain frappée du sceau ferrugineux de vivre
Soudain haletante l’air mangeant tes poumons
Soudain en ce berceau psalmodiant la durée

Soudain ô solitude et les dieux et les hommes
Soudain Patrocle devant Troie Hector son bouclier d’airain  
Soudain Sarpédon tout couvert de sang les traits dans la poussière
Soudain la colère vénéneuse de l’Archer Apollon
Soudain les épées brillaient haut et Zeus délibérait
Soudain si le sombre et la mort lances dans les narines des valeureux tritons
Soudain guerriers contre guerriers serpents contre serpents
Soudain celui par qui le glaive fut levé sur la mêlée ardente  
Soudain vêtu des armes et de la peau de son frère
Soudain couturé des agrafes d’argent sur les roides cnémides
Soudain faisant trembler la terre sous ses pas entra dans l’île son glacier

Soudain ô solitude le message de l’île
Soudain si le combattant rompu se retournant sur le regard d’Hadès
Soudain ne comprit pas que fidèle à ses dieux l’île par Zeus sacrée
Soudain femme entre les femmes et messagère
Soudain portant la branche d’olivier et la colombe blanche
Soudain au plein cœur du combat arrimant les vainqueurs aux vaincus
Soudain alliant l’écharpe d’Iris au sombre tonnerre
Soudain s’immisce dans leurs chairs soudain panse leurs plaies
Soudain ajustant les cordes de la lyre et le chant de l’aède
Soudain remplissant les jarres de suc et de sève d’élixir et de miel
Soudain au suprême banquet célèbre le bûcher et le vin des cithares

Soudain ô solitude si les agapes demeurent
Soudain le seul lien dans l’amitié du chant
Soudain la parole rougeoie sur les braises des feux
Soudain cuisant l’agneau celui de la Pâque
Soudain si l’hostie levée sur l’eau changée en vin
Soudain si sur la page la quête s’informant
Soudain tu reviens du néant tu marches sur la voix
Soudain crissant ton cri rayant les versets striant les notes
Soudain sur l’île s’éloignant tu signes ton aveu clair et haut sur le sang
Soudain tu caresses le cuir des défunts la soie torse des naissances
Soudain sur la lumière gravée et le lait de la pierre

Soudain ô solitude habillée de ta peau habillée de tes poils
Soudain marcher et rire sur la ligne du vivre
Soudain si le nœud qui justifie ta course
Soudain se desserre sur tant et tant de morts
Soudain sur leur métamorphose leur mue souveraine
Soudain se répand comme un don s’étoile comme un vœu
Soudain sur ce si peu que tu tiens  du livre et de la chance
Soudain d’être là suppliant les déesses
Soudain par le suintement des cieux d’abolir leurs augures
Soudain vains aux vivants soudain vains aux vainqueurs
Soudain enroués lucioles et signaux crépitant sur la pluie et sur la volonté

Soudain ô solitude quand l’île se fâche
Soudain sur ta misère collant l’épi celui rugueux du maïs que l’on cuit
Soudain grain après grain alourdissant le derme
Soudain embrasant tes nerfs équarrissant tes veines
Soudain dans la blancheur des aubes qui se cherchent
Soudain lavant ton lit et sur les draps la trame du plaisir
Soudain décapant taches et suies lignages de haute lutte
Soudain de tes chairs amoureuses dépliant tous les plis
Soudain exsangue dans ta nuit ton corps sans forces
Soudain sans avenir lunule et ongle aussi pâles que lin
Soudain tu trembles sur la marche ton pas ripant sur les cailloux de l’île

Soudain ô solitude sur l’épaule qui grince
Soudain comme serrure sur ses gonds à l’angle de ton dos
Soudain ployant l’échine sous la tête qui penche
Soudain si sur la page l’écriture s’absente
Soudain ta rage sans recul serres de l’aigle sur tes mains
Soudain enveloppées d’effroi puisant des vasques sèches
Soudain cela frémit dans tes viscères et crie
Soudain dans tes frissons la fièvre sans recours
Soudain la colère de tes genoux sur l’arc de tes jambes
Soudain ce buste respirant cale son rythme sa nausée
Soudain comme un cheval se cabre sur l’obstacle

Soudain ô solitude si l’esquisse n’est plus
Soudain que ce champ de noire avoine
Soudain sur cette porte fermée à deux battants
Soudain sans paysage sans dehors ni dedans
Soudain écrasée de soleil et le sol craquelant
Soudain sur le sel avoué celui perdu
Soudain comme le sable filant entre les mains
Soudain sans fontaines sans criques s’écaillant sur la peau d’une plage
Soudain sur la rive remuée du sang
Soudain dans l’antre des veinules
Soudain une bête fauve saigne l’aurore et la face des dieux

Jeanine BAUDE, Paris, janvier 2014

Poèmes

l’amour la mer
la mort amère
des ripple-marks
sous la marée

 

le vol de la sterne
chantourne les vagues
purifie l’union
de l’oeil et de la mer

 

de ses pas mesurés
l’aigrette ourle
l’estuaire à Meschers
Talmont la blanche
couve la beauté
de l’estran mis à nu

***

si mes mots indécis
ne peuvent éclairer
je les garde au chaud
au creux de ma besace
jusqu’à ce qu’une aurore
les accueille écarlates
et les lance au jour
comme rit le pivert

 

l’automne prend
son tour de garde
et nous débarque
au quai des feuilles

 

collier de pluie
la saison ombre
le vol du merle

 

solitaire ombrageux
je vermille les mots
cherche le vers parfait
la consonne timide
et l’arche des voyelles
solitaire ombrageux
je me repais de mots

Guy BEYNS

Poèmes

Pregunto

¿Es oro —del caro, del raro—

el haz fugitivo del ojo del faro

vertido del cáliz o del crisol,

el manto del sol que decora

de hora en hora al gladiolo

en su falo, alegre arrebol

que desdora o cantora

calandria en su polo

de solo en bemol?

 

¿O el cuenco del buda?

 

Juste une question

De l’or ? – du pur, du dur ?-

le faisceau fugitif de la pupille du phare

coulant du calice ou creuset,

la cape du soleil qui d’heure en heure

décore en son phallus

le glaïeul, gai rubis

qui ternit ou trille

du tarin sur son pôle

de solo en bemol ?

 

Ou la sébile du bouddha ?

***

Fanfarria trunca

Y las trompas del juicio

y las trompas del falopio

—todas a una

entonarán una canción

—de cuna

a la luz de la luna.

 

Jugador trampearé en la mesa

trasponiendo ternas de la manga

y a trompadas

—transido

me sacarán entre trompetazos de la taberna.

 

Y las trompas del juicio

y las trompas del falopio

—todas a una

me sacarán de la cuna

entonando su canción

—canción de luna.

 

Tropezaré al trasponer

el umbral del lupanar

entre dos tetas y el altar de Venus

—la vetusta triste

y hasta un cielo que no existe

me asomaré a vomitar.

 

Y las trompas del juicio

y las trompas del falopio

(y las del eustaquio)

—todas a una

entonarán su canción alguna

justo en medio de la laguna

mental.

 

Fanfare tronquée

Les trompettes du dernier jour

et du faloppe les trompes d’amour

-          - à l’unisson

entonneront une berceuse

-          - bonne chanson

dessous la lune et son rayon

 

Joueur trichant au tapis vert

Je truquerai tous mes pokers

et tabassé devant derrière

- et tout transi

-          serait vidé de la taverne avec tambours avec trompettes

 

Les trompettes du dernier jour

et du faloppe les trompes d’amour

-          à l’unisson

-          de mon berceau me videront

-          en entonnant cette berceuse

-          - de la lune bonne chanson

-           

Du lupanar traverserai l’entrée

en trébuchant

entre tétons et autel de Vénus

-          - triste vétuste

-          et sur le ciel qui point n’existe

-          je me pencherai pour vomir.

 

Les trompettes du dernier jour

et du faloppe les trompes d’amour

(et celles d’eustache comme toujours)

-          à l’unisson

-          entonneront leur chansonnette

-          au beau mitan de ce méat mental

 

Mateo CARDONA, Colombie, 2013
 (Traduction Joëlle GUATELLI-TEDESCHI)

Le Manège

      - Tiens, je vais te montrer une curiosité
Jacques, mon ami d’enfance que nous étions venus voir en traversant la Bourgogne, nous amena dans une immense cour puis nous ouvrit le portail d’une cave. Au lieu de trouver des foudres, des tonneaux ou autre matériel viticole, c’est un magnifique manège qui nous accueillit. Un manège bizarre puisque son chapiteau était posé à côté de lui. Pauvre manège ! Ainsi décoiffé, il avait l’air de s’excuser d’être présenté dans cette tenue négligée
      - Je l’ai acheté l’an dernier pour une bouchée de pain. Si tu l’avais entendu à ce moment-là, ce n’était que grincement, secousses… Seule la musique, un authentique orgue limonaire, était en état.

Mon ami éclaira la remise et le manège devint merveilleux. De nombreux miroirs renvoyaient la lumière et nous restions bouche bée devant ce spectacle inattendu.
     - Vous voulez monter, les jeunes ? C’est un plateau tournant, vous ne risquez rien !
Il nous expliqua alors que la garniture du plateau – traduisez les chevaux de bois, le camion des pompiers etc. - était fixée sur le plancher qui, lui, tournait sur des roues situées en pourtour du manège. Il mit en route le dispositif en même temps que le limonaire. L’ensemble roulait sans à-coups et la musique emplit alors la cave. Nos deux garçons avaient pris possession des lieux : notre petit-fils, Jean-Yves, avait choisi un cheval et son copain Paul pédalait déjà comme un malade. L’instant d’après, Paul chevauchait une baleine et Jean-Yves conduisait un camion…
Mon ami m’expliquait qu’avec son fils électricien, ils avaient démonté entièrement l’engin, avaient changé quelques pièces hors d’usage et mis des kilos et des kilos de graisse dans des roulements secs depuis longtemps. Ma femme se chargea alors de faire la conversation car Jacques était bavard et elle s’était rendu compte que je n’étais plus là.

En effet, j’étais parti dans mon enfance. Cette musique m’avait localisé quelque part sur l’Esplanade de Montpellier, un sucre d’orge dans la bouche, pendant la fête foraine. Cette musique me replaçait sur le tapis roulant des Montagnes Russes, m’élevant dans le ciel avant de redescendre en traîneau, ou visant soigneusement une fleur en papier avec une carabine trop grande pour moi. « Adieu ma belle marchandise ! » ça, c’était Maillot, qui vendait des billets de loterie et mon voisin, avec le numéro mille venait de gagner le gros lot, un carillon Westminster magnifique !  « Mesurez votre force ! » J’étais avec ma grand-mère qui s’impatientait un peu de me voir planté devant un bonhomme qui, avec un marteau asséné de toute son énergie, faisait monter un chariot le long d’une colonne. Et les autos-scooters ? Le fin du fin de l’époque ! J’étais trop jeune pour y accéder mais je m’y voyais déjà pilotant une voiture rutilante que je saurais protéger des coups des autres véhicules. Et plus loin… « Avec qui voulez-vous lutter ? » Rabastens et ses sportifs faisaient la parade. Je les connaissais tous, André qui faisait rouler ses muscles en regardant le candidat au suicide qui voulait se mesurer à lui. Plus tard, j’apprendrai que ce candidat faisait partie de la troupe de Rabastens. Et Lucette, dans son maillot clinquant, qui défiait les hommes, et bien d’autres dont j’ai oublié le nom.

J’ai refait surface quand Jacques a expliqué que sa belle-fille s’était chargée de refaire les peintures. Le chapiteau, c’était elle. De forme octogonale, elle avait déjà terminé six pans. En fait, elle reprenait le dessin original – un paysage dans un ovale – mais elle y ajoutait  une tête de berger souriant. Là où le peintre précédent avait esquissé son sujet de façon enfantine, elle peignait un tableau véritable avec de la profondeur et des jeux de lumière. C’était superbe. D’ailleurs, c’était signé.
     - Pourquoi Mylan ?
     - Elle s’appelle Milano de son nom de jeune fille mais lorsqu’elle a peint ses premiers travaux, elle avait peur qu’on se moque d’elle ! Et depuis, pour tous, c’est Mylan.

Une question me brûlait les lèvres. « Mais que vas-tu faire de ce manège quand il sera fini ? »
A ma grande surprise, j’ai appris qu’il y avait promesse de vente avec un Suisse exploitant un manège de casseroles dont le fils venait de se marier et  tiendrait ce manège livrable au 31 décembre 2014. Le prix serait décidé alors.
     - Mais tu sais combien tu vas demander ?
     - Très cher ! Je l’ai payé 30 000 € mais ce n’est plus le même manège et tout ce que nous y avons fait, ça se paiera.

Les discussions ont continué tant que les jeunes restaient sur le plateau. Mais sans moi : j’étais déjà reparti vers ma fête foraine, mon monde à moi, ma jeunesse…

Julien COMBES, Lunel

Nu, devant le miroir

Nu, devant le miroir,
Un corps, un visage, un regard.
Le silence et le battement du cœur, veulent dire quelque chose,
Mais une pensée incomprise follement crie, je ne sais la cause.
De l’autre coté du miroir,
Il contemple mon visage ignorant,
Il voudrait sortir me parler, me faire savoir,
Me faire croire.
" Sortir, sortir ‘’,
Criait-il.
Nu,
Je cherche l’homme au costume noir, sans figure,
Je voudrais lui parler de cette blancheur,
Cette feuille vide, ce stylo sans encre et ce vieil auteur obscur.
Il pleut !
disait-il avec un soupir,
Il contemple mes pensées, il aime me lire,
Il aime regarder à travers moi, ce que je ne vois pas,
Ce que je ne comprends pas.
‘’ Sortir, sortir ‘’,
criait-il,
Nu,
Devant le sourire venin de la fameuse vérité,
Devant sa force, son grand couteau dans ma gorge est toujours planté,
Devant mes mensonges dits avec une grande certitude, quel menteur, je suis !
Devant mes mains sales et cette partie de moi si pourrie,
Quel monstre tu es ! Laisse-moi sortir, il crie.
Laisse sortir la grande partie, qui à tout moment est prête à exploser.
Laisse sortir la colère,
L’enfant qui brûlait les têtes de ses poupées jusqu'à ce qu’elles fondent.
Laisse sortir ce que tu ne peux supporter et le côté sombre qui te hante.
Nu, j’entends une prière d’un monstre,
Il souhaite qu’on se voie, qu’on se rencontre.

Khalid EL MORABETHI, Oujda (Maroc)

Virgule

Virgule,
C’est des gouttes de haine mélangées avec les larmes et du sang d’un ancien pianiste,
Ses notes ont estropié cette fameuse beauté, très vite.
Un rythme lent, une mélodie de l’oubli qui n’a plus l’âge ni le courage de boire,
Une mélodie d’une conscience qui a honte en silence, et pleure, chaque soir.
Un rythme lent, une mélodie douce qui rend le sens en feu,
Une mélodie légère qui rend l’esprit  nerveux.
Point,
Une autre explosion qui n’est pas loin,
Les yeux de l’unique lumière se pèsent et se ferment,
Pas d’histoire,
Aucune fenêtre, pas de ciel,
Pas de promesse, aucune victoire,
Aucune rage,
Rien…
Que ce sage blessé qui passe dans les rues et prie,
Les joues couvertes de larmes retenues, mais sa voix ne se brise guère
Il prie pour ces enfants et les sourires tristes des mères,
Pour les pères.
Point virgule,
Plus loin,
Les cris des pères, soldats, ont fait comprendre aux cœurs patients et rêveurs,
Que la lune, les étoiles, les souhaits, les poèmes d’amour et de joie tragiquement meurent…
Point,
Et d’autres points qui tuent avec douceur tous les contes,
Et finalement,
La fée
Entre en scène,
Un silence,
Elle ouvre la bouche peinte de rouge et chante,
Pour la dernière fois,
Et…
Quand le soleil a abandonné son rôle de luminaire,
Le soir,
L’orphelin tenant la main tremblante de l’espoir,
A vu sa fée quand elle s’était noyée dans la mare,
Il a vu son sourire aux lèvres,
Sa robe blanche,  son linceul,
« Toutes mes excuses, au revoir »
Il s’est retourné et il a continué de marcher,
Seul.
Virgule,
C’est des gouttes de pluie qui tombent, dès que le violon se joue
Un rythme lent,
Une mélodie d’une mémoire sainte qui voudrait résister jusqu'au bout.

Khalid EL MORABETHI, Oujda (Maroc)

Erste Nacht (première nuit)

Étudiant à l’Université Humboldt à Berlin, il a composé le recueil inédit intitulé « Goodbye Berlin ! », dont voici un extrait.

Lèvre orange

I.

lèvre orange

émergeant de la brume

pâle rayon de lune

 

II. 

lit tendu

entre le ciel soupir

et une branche

 

la chute par-dessus bord

 

III. 

entre mes rêves

tu glisses

ciel inondé de lumière

 

accord parachevant

l’éternité

 

IV. 

éboulis d’étoiles

dans la bouche

vers la nuit

 

V. 

jambes étirées

au plafond blanc

dans l’azur

 

VI.

tête glissant

vers la fraîcheur

de l’eau

 

VII.

allongée

verdure ouverte

par un point de ciel

 

VIII.

aux mains fraîches de l’amoureuse

torrents de bleu

au piano

 

IX.

voix assoupie

par un fleuve de lait

matinal

Nicolas GRENIER, Ostberlin – mitte [quartier de Berlin], 1997

Des matins bleutés

I

Entre qui et quoi s’organise la passion de dire
la raison bouillonnante trottant dans ma tête dès
que s’épuise la réalité au préjudice de l’imaginaire
C’est toujours retendre le fil sur l’horizon sans
limite et tisser le jour à l’instar de la nuit déjà
remisée dans sa besace
Ô voyageur de l’impossible à décrire comme
une photographie donnerait l’essentiel sans
retouche ni interprétation
alors que le bleu vient de lui-même colorer les
yeux du matin tout juste ouverts
Mais je leur destine tout à coup un parcours
différent dans l’infortune de ne pouvoir venir
à bout de l’image réelle

 

II

Que de noms sont donnés à la blancheur
que de silences sont suspendus au ciel
pour engendrer la splendeur du vide
dans le calme du jour
Dans la maison aussi la quiétude recouvre les murs
quelque chose de simple et d’apaisant circule
dans mes veines
Peut-être l’haleine d’un souffle divin
Elle vient et repart aussi facilement qu’en d’autres
circonstances claires
quand on connaît la cause de ce bonheur
En retour c’est mon attention qui reçoit sans
distinction de provenance
Maintenant le jour est là
je retiens sa lumière pâle et je revois le village
touareg un matin au lever du jour dans le Hoggar
depuis le seuil de la zriba l’étendue infinie de sable
avec au loin les montagnes encore bleutées
poindre sous les rayons cristallins


III

Depuis l’éminence de la route éloignée
mon regard convoite mes prochaines évasions 
Dans la ruse de l’air tremblant j’aperçois des
déserts à profusion mêlés à des forêts immenses
Mes antennes au bout de mes sens reçoivent
le monde en profondeur
J’aime prendre et donner
recevoir et lancer à tout vent
Bientôt prend place un autre désir dans la lumière
du matin
Il vient solliciter un membre un organe une pensée
une perception nouvelle s’éveille
Alors le monde à peine achevé s’intensifie en moi
il s’agrandit il me submerge je songe à la voix ferme
des cimes et à celle des profondeurs intimes
Peut-être est-ce grâce à l’oubli de la demande
que s’ouvre plus vaste la porte à ce qui est là

Claude HAZA, Nice, 19 mai 2012

Un tigre sur la terrasse

                                                 Тигър   на  терасата

                      тромавото тигърче върху цветето е просто
                       една дебела мъхеста земна пчела

                      как отпочива после с овалян в прашец гръб
                      в центъра на слънчево октомврийско петно

                      летаргия
                                        събрана в лепкава топка
                                                                                         невъзможност
                     да кажеш
                                       да отлетиш

 

                                 Un tigre sur la terrasse 

                    ce petit tigre lourd sur la fleur est simplement
                    une grosse abeille hivernale velue

                  elle se repose avec son dos enfariné de pollen
                  au milieu de la tache solaire d’octobre 

                  léthargie
                                   recueillie dans une boule collante
                                                                                            l’impossibilité
                  de dire
                                   de s’envoler

 

 

 

                                         Зоя 

                        ти, когато се усмихваш
                        когато в косата ти са вплетени
                        трепкащи ленти
                        ти, друго

                       днес
                      земята е издишала цветни балончета
                      и нищо повече не може да ни спре –                     

                      цял ден ще си играем
                      моя сухоклона карнавална самота

 

                                    Zoya

                         toi quand tu souris
                         quand se mêlent dans tes cheveux
                         des rubans scintillants
                         toi, autre chose

                         aujourd’hui
                         la terre a expiré des bulles multicolores
                         et rien ne peut plus nous arrêter

                         nous allons jouer toute la journée
                         ma solitude carnavalesque sèche comme une branche nue

 

 

 

                           Катедрала 

                       една немирна риба
                       отвъд водата мина
                       погълна перла време
                       доволно се оригна
                       подскочи на опашка
                       в земята се заби
                       и тук се вкамени

 

                                Cathédrale 

                       un poisson turbulent
                       est passé au-delà de l’eau
                       a avalé une perle de temps
                       a bien roté
                       s’est redressé sur sa queue
                       s’est enfoncé dans le sol
                       et ici s’est fossilisé

 

Петя  Хайнрих
 
Petja HEINRICH

Extrait de « Vole, attrape-nous », éd. Janette45, 2012 /Bulgarie/
Traduit du bulgare par Anélia Véléva

Suite Mélancolique

Le sel sur le corps

Lointain comme une exoplanète
Etranger à ma vie
Seul sans être seul
Emu peut-être d’un corps de femme
Libre de ma propre chair
Sentant d’autres parfums

Unique je ne suis plus
Reine je ne suis plus

Le temps nous sépare
Et l’espace
Comme une histoire de galaxies
Outre-Terre outre-Soleil
Roulant tels galets dans la vague les souvenirs

Peine absolue

Sans toi

Nice, 6 mars 2014 

Le monde à ta façon

Le monde à ta façon
Est fait de cœur donné
Repris

Tes pas étaient chemin
Tout bourdonnant d’abeilles
Aux fleurs de la prairie

Tu te parais d’été
Brûlant comme un soleil

Un verre de vin avait couleur de joie
Et la musique dansait sur un air d’Italie

Puis le ciel bascula
Tes mots devinrent des lames
Tes pas ne suivirent plus les miens sur le chemin
Tu m’habillas de froid

Et je fus vide
Et seule
Comme une barque après naufrage

Nice, 28 avril 2014


Silence des mots

Silence des mots
Tombe oubliée

Sable sur cette tombe
Sable que le vent balaie

Pas même un nom gravé

Seul murmure le vent
Le son des amours mortes

Nice, 3 mai 2014


Je ne retournerai plus…

Je ne retournerai plus sur les chemins de Ligurie
Et la Savoie n’est plus que souvenir
Le train roule dans ma mémoire
Ta main tenant la mienne
Qui à présent la lâche

Déjà nous ne nous parlons plus
Tes mots si rares
Comme couteaux lacèrent ma tendresse
Blessant mon âme aux sanglots de l’absence

Ton avenir s’est privé de moi
Je vais seule vers l’incertain futur

Il n’est plus de douceur
Il n’est plus de gaieté
Le film s’est figé aux couleurs du passé

Nice, 7 mai 2014

Monique MARTA

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OK Envoi...

Mjo | Réponse 13.05.2014 00.48

C'est .... beau. Je ne trouve pas d'autres mots. J'espère que des moments de joie retrouvée te seront également source d'inspiration.

Devaux Patrick | Réponse 09.05.2014 03.28

textes émouvants de Monique rappelant que la poésie sert parfois à faire ressentir ses émotions sans détour, les images servant bien la mémoire personnelle.

eleonore | Réponse 08.05.2014 20.09

Quelle merveille, Monique, de te sentir si profonde et si sincère, toujours sur le fil mais toujours loin de l'artifice où il serait si facile de se perdre.

mistophorie | Réponse 08.05.2014 16.22

les poèmes de Matteo Cardona, de Khalid EL MORABETHI et de Monique
me parlent beaucoup. Merci pour ce partage et ce voyage vers d'autres horizons...

DEVAUX PATRICK | Réponse 17.03.2014 11.53

La "virgule" de Khalid nous...apostrophe...devenue emblématique d'un chant de solitude

DEVAUX PATRICK | Réponse 17.03.2014 11.51

chanter sous les rayons de la lune reste un plaisir partagé même dans d'autres langues...d'ailleurs, la poésie n'est-elle pas une langue universelle?

DEVAUX PATRICK | Réponse 17.03.2014 11.47

"Je me repais de mots" nous dit Guy Beyns...C'est le cas avec la lecture de la revue "Vocatif", un vrai plaisir; aussi de retrouver nombre d'amis et amies

Mateo Cardona | Réponse 16.03.2014 00.40

Chère Monique:
Je voudrais volontiers être bolivien; ou provenir, pour ainsi dire, de la Pologne d'Ubu, ou du Pékin de Vian (Boris). Hélas, je suis colombien.

Monique Marta 16.03.2014 01.07

Désolée, Mateo... Nous corrigerons dès que possible (là, il est un peu tard...)

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Commentaires

26.09 | 19:38

Vraiment très beau. Bizarrement, les six dernières strophes m'emportent moins; mais jusque là, quelle délicatesse dans ce voyage sur l'être aimé

...
15.04 | 22:35

Revue toujours au top; nombre d'auteurs croissant; chaque numéro amène de nouveaux talents, de nouvelles trouvailles et...quelques belles illustrations!

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15.04 | 17:48

Les poètes, on le lit bien, sont bien au courant des instants de lumière qui parfois flirtent avec l'ombre; il en va ainsi de toute la vie...

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13.04 | 15:38

Merci Monique, ce sont les danseurs en cours d'études professionnelles au Centre de formation en danse Off Jazz, qui ont donné leur passion et talent au public

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