Lectures de Patrick DEVAUX

Patrick DEVAUX

(Dernière mise à jour de la rubrique le 19/04/2017)

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Une enfance heureuse

de Jean-Michel Aubevert, éd Le Coudrier, mars 2017

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Un monde d’enfance idéalise celui qui aurait dû subsister, plus tard, dans le monde adulte du poète.

Les souvenirs très précis renvoient à la sublimation des images. Le poète était-il déjà poète enfant ou alors tous les poètes naissent-ils enfants ?

Il en va ainsi aussi de l’enfance du monde croisée avec celle de l’auteur : paysages à la Virgile où s’endorment dans leurs hamacs tressés  de fleurs autant de Parques à souvenirs.

Passant du vert champêtre à la mer bleue des coups de ressacs poétiques reçus, on songe à la fois à Proust pour les madeleines et à Chateaubriand pour les superbes évocations marines : « Mais balivernes ! Jules Vernes ne nous en conta pas moins, avança la pieuvre pour preuve de l’existence des mers. Il faudrait au bathyscaphe ériger un cénotaphe, au capitaine Nemo, assigner l’épitaphe d’un éponyme d’un hublot, percer les flots ».

Le raccourci d’images serrées sur des idées différentes donne du « punch » au texte où parfois quatre mots suffisent à déclencher un processus à se souvenir : « Tout Noël m’était séquoia » redimensionne ainsi l’idée principale du modeste sapin pour en faire quelque chose de grand et l’auteur fait cela tout le temps de son texte.

Les idées sont gouleyantes, voire suaves : « aux branches des cerisiers, je croyais me balancer à des hanches ».

Outre la force de l’idée, il y a également la substance littéraire avec de nombreuses allitérations totales ou partielles déplaçant autant d’idées sur autant d’images, ce côté mouvementé me faisant penser à Rimbaud ou Germain                Nouveau.

Pour beaucoup, cette enfance n’existant que par évocations, l’auteur a bien conscience des charmes de la sienne.

Le paysage, partout, sert d’aveu à la parole : « Il (le ciel) est sur l’épaule d’un saule, la consolation où se délient les cheveux en aveu ».

Cette enfance écrite au passé a cependant les idées permanentes conjuguées : « La mer sans cesse lustre son lit, au gré de la lune, du soleil et du vent, borde et déborde l’estran ».

« Une enfance heureuse » en appelle à la Nature évoquée en autant de phrases souvent poétiques parmi lesquelles certaines font tout à fait mouche : « J’étais de l’eau du mortier que gâche l’hirondelle sous la corniche, salive de vive voix », l’auteur harmonisant toutes les possibilités de sa conscience écologique.

Passant de l’arbre à l’oiseau, l’esprit de Jean-Michel y étant entraîné, ne lui pose aucun problème de façonner ainsi tout le texte en alternances d’idées prises parfois en vol à angle droit sans qu’aucune d’elles ne se cogne aux vitres ouvertes aux bons endroits aux moments corrects.

Cette enfance merveilleuse se sert ainsi d’images universelles pour susciter une idée totalement différente car « il n’est pas mort, ce que répare l’amour, couché d’herbe tendre au verbe d’un ventre ».

Sans doute faut-il, en partie, comprendre le texte comme un partage du temps. L’auteur nous laisse le choix de Dieu « à moins que Dieu ne soit honteux, à moins que ce ne soit une erreur de la Création que le vivant ».

Les tragédies de l’actualité ne laisseront pas non plus cette enfance indifférente quoique nous sommes la première génération à avoir la vue augmentée par les médias car « enfance ne veut pas dire enfance innocente ou immature ».

L’ «enfance heureuse » appelle-t-elle à une philosophie de vie ? Sans aucun doute ; en tout cas la valorise : « En regard de l’éternité, ainsi que l’arguait Pascal, le monde de nos vies tient en une seconde si ridiculeusement courte qu’on ne saurait se formaliser de l’abréger ».

La quête et l’interrogation spirituelles s’annoncent à mesure de l’évolution de cette évocation très philosophique de ce qui, au fur et à mesure, semble devenir l’enfance du monde en jouissant des permanences de son âge adulte avec Rimbaud pour référence heurtant la porte enfoncée d’une Eternité ouverte surtout dans l’organisation du Vivant car « tout chemin construit le marcheur ».

Sans doute existe-t-il un langage « à la Aubevert » aussi précis intelligemment bavard et référentiel d’une culture générale hors norme pour ce philosophe plutôt introverti, je crois, dans la vie « pratique » car « il se dit qu’en tout cœur, un coudrier pousse ».

Cette écriture proche de la Nature et assez vindicative pour elle fait penser au livre « les larmes du tigre » de Barjavel, avec cette même approche d’appréhender les sensibilités, notamment florales.

L’enfance serait-elle donc « cotylédonaire » de la Poésie, ce superbe et rare adjectif qu’utilise l’auteur parmi bien d’autres.

Ce livre n’est pas un livre mais un mémoire de tout ce qui fait ce poète en prose.

Les aquarelles de Michel VandenBogaerde accompagnent, avec une certaine lucidité lumineuse, ce livre exigeant construit sur une silencieuse table de travail qu’on image gigantesque.

Lire le livre 3 nuits d’affilée me permet de mieux comprendre ce poète aux comportements parfois épris de silence et d’introversion « sûr du bon droit de son sang, de l’élection de son Ame au concert des esprits ».

Si «  le temps est une barque chargée d’âges », la vie durant le poète se posera cependant la question de tout un chacun : « Qui suis-je ? Que sommes-nous ? ».

Le square

de Marguerite DURAS, éd folio

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Une femme, jeune, se pose des questions sur un avenir – banal – qu’elle devine et accepte comme déterminé.

Dans un square, elle fait la rencontre d’un homme mûr qui engage la conversation.

Plusieurs dialogues s’en suivent, chacun restant un peu sur ses arguments. L’homme d’expérience de vie tentera de changer non le cours du destin de la jeune femme mais sa manière d’engager l’avenir : « Mademoiselle, vous pourriez peut-être changer de famille, en choisir une où il n’y aurait pas de gens si vieux, où il y aurait des avantages, je veux dire des avantages relatifs, bien sûr ».

Le ton usité entre les protagonistes est poli et respectueux de part et d’autre, sans doute la volonté de Duras de susciter l’écoute, de précipiter de vrais dialogues.

Cet immense auteur respecté de tous est, il est vrai, une championne du dialogue se servant d’émotions retenues pour créer sa propre ambiance qu’on reconnait entre mille.

Son esprit « scénario » fait encore mouche dans ce livre à la fois étonnant mais prévisible dans ce qu’elle sait faire pour qui a lu d’autres de ses immenses chef- d’œuvre , comme par exemple « l’après-midi de Monsieur Andesmas ».

Sa jeune héroïne a le rêve – cher à Duras – et à bien d’autres de faire la rencontre de sa vie. Elle croit en ses objectifs. L’homme rencontré dans le square, qui a tout de même ses propres hésitations pour ce qui le concerne (sa vie passée), tente, à plusieurs reprises de la rassurer sur le non-déterminisme du destin : « Vous l’apprendrez plus tard, Mademoiselle. Il y a des gens comme ça qui ont tellement de plaisir à vivre qu’ils ne peuvent se passer d’espérer ». C’est une des phrases clés de ce roman ; peut-être même une des plus belles de Duras…

On connait bien d’elle « l’Amant » ou « Hiroshima mon amour » interprétés au cinéma.

Lisez le reste. J’ai plaisir à lire son œuvre, notamment quand je vais en Asie, son « pays » de cœur avec aussi la France, bien sûr… Elle reste, pour qui aime la Littérature, une romancière de référence.

Avec le temps

de Claude Cailleau, éd Le Pré de la Roche, 2007 (Poème,  113 pages)

 Accompagnement graphique de Marie-Thérèse Mekhali

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Il y a des absences qui en disent long sur la présence.

Les présences sont en nous malgré le temps chapardeur. Le temps qui passe à côté de nous serait-il une ombre incompréhensible et improbable à comprendre ?

Claude Cailleau se sert, en poète confirmé, de la lumière pour tenter d’y voir plus clair.

Dès la dédicace (non déterminée, sans doute pour susciter l’ouverture, une des idées de ce recueil touchant de la pointe de la plume plusieurs mondes) « il pleut sur la neige de vivre ».

On devine la lutte inégale, imparable.

Les souvenirs, depuis l’enfance, motivent le propos : « la chambre écoute les oreilles du monde réunies sous le même toit ».

L’aube répétée, attendue avec impatience, s’ouvre aux rideaux de la vie comme « le rêve en marche dans le sillon des italiques » et surtout dans la précision du vocabulaire où « le poète a ouvert des voies de connaissance ».

Eternelle voyageuse, l’écriture passe d’un monde à l’autre, écumant les déserts et dénouant autant de vagues.

Pour donner l’épaisseur de la pérennité à son propos, Claude inclut dans la démarche de grandes plumes invitées entre ses guillemets ; ses choix éclectiques ciblent ainsi une dizaine de créateurs du passé, citant Jacques Brel ou Reverdy (que l’auteur connait plus particulièrement, lui ayant consacré une étude).

Et toute une vie remonte ainsi au cœur : l’enfance, l’amour, les souvenirs : « Madame je suivais vos pas ensevelis trace de l’être dans la vague. La musique susurre encore à mon oreille son étrange mélodie de sel perdue dans les embruns du temps ».

Long poème écrit en « teste amour » comme on parlerait d’un testament aux souvenirs : « Arriverai-je à mettre de l’ordre dans mes mots ? ».

Ce « rêve étrange et pénétrant » cité par l’auteur en rappelant Verlaine en page 27 reflète parfaitement cette réflexion d’insérer la poésie dans le quotidien et son rappel dans le roulis des mémoires.

C’est bien là un travail assidu qu’a mis plus de 3 ans à écrire l’auteur de ce qu’on pourrait appeler une épopée poétique à l’instar de la célèbre d’Homère, sinon que, à travers, notamment ses références poétiques, c’est la poésie elle-même qui, à travers aussi la biographie de l’auteur, se confond dans ses propres mythes de temps, de lieu et même d’action, le souvenir suscitant la réflexion en boucle : « Elle était là dans la lumière de la pluie vivante oui. Et chaque fois qu’il pleut cette image revient comme une présence insatisfaite ».

« Le poète a glissé dans son livre un message. Heureux celui qui peut lire au-delà des mots » : voilà bien là l’intention de Claude qui se sert du poète pour révéler l’homme et, au-delà de lui-même, toute une époque.

L’esprit d’ouverture a cette permanence des « êtres de papier qui parlent si bien » puisque « enfants nous semions des cailloux pour les retours sur nos routes futures ».

Subsiste cette grande ouverture aux autres, observer les passants ou la mer, les arbres ou les oiseaux parce que « dans la pénombre de la mémoire il reste toujours un chemin à prendre ».

Si Dieu nous prête vie

Roman d’Intissar HADDIYA, éd St Honoré Paris, Octobre 2016

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Dans cet ouvrage de fiction, Intissar Haddiya nous emmène dans les fonctions essentielles de l’Humanité, les conditions mêmes de la Vie, à travers ce sang qui coule en chacun de nous.

Chaque personnage de son roman est lui-même, elle-même, un roman dans le roman.

Les protagonistes sont juxtaposés un peu comme des tableaux dans un musée car traiter de la Vie, c’est faire œuvre d’Art et l’Art ou l’approche culturelle est une forme de luxe : « Il n’y avait pas de bibliothèque dans son quartier et d’ailleurs même s’il y en avait eu, elle savait qu’elle n’aurait jamais pu s’offrir le luxe d’acheter un livre ».

De fait, les héros de ce roman sont des êtres comme vous et moi si ce n’est leur lutte pour la vie.

Hémodialysés (dépendent d’un rein artificiel pour vivre), conscients du risque d’un seul jour perdu, ils vont à l’essentiel de ce que permet leur dépendance.

Cette dépendance leur ouvre d’ailleurs, la plupart du temps, des horizons aux soleils accrus : « Elle connaissait bien son corps. Elle se connaissait mieux que quiconque et elle savait que cette fois elle était bel et bien enceinte ».

Douleurs physiques et morales n’entament en rien l’extrême vécu des combattifs de vie desquels font aussi partie les médecins et le personnel soignant.

On sent l’Humanité en marche dans ce monde de la maladie où les contacts humains, l’empathie n’ont rien à envier à celui des « biens portants ».

Un grand livre s’appuyant sur le vécu de l’auteur, médecin, professeur agrégé de Néphrologie qui donne ici une belle dimension d’encre bleue (comme l’espoir) au sang rouge qui coule dans nos veines et parfois comme ici à travers la transparence des tuyaux de la machine.

Ce sang est lumineux qui réhabilite les fonctions essentielles à la vie à travers les reins, fussent-ils artificiels.

Les protagonistes excellent de vie pendant les 4 heures immobilisées, sans doute même plus actifs que certains sédentaires :« Après quelques secondes d’hésitation, Zoubida finit par lui donner un gâteau en forme de fleur avec des petits grains de sucre de couleur rose, jaune et bleu …Zoubida se sentit flattée, elle sortit en l’espace d’un bref instant de ce corps éreinté qui l’emprisonnait de sa douleur ».

Le roman ne cache rien des difficultés inhérentes à ce mode de survie physique, se faisant le porte- paroles du traitement de maladies contraignantes teintées pourtant de cet espoir que représente, souvent, in fine, la greffe d’un rein quand c’est possible : « Dieu, faites qu’un miracle se produise ! J’ai tellement besoin d’un miracle en ce moment. Les gens normaux ont tellement de chance. Ils ne le savent pas. Quel gâchis ! ».

Contexte de rêves et de luttes alternées dans un milieu globalement défavorisé du point de vue médical, l’intrigue se déroulant au Maroc où la sécurité sociale est en pleine évolution, mais où tout le monde n’a pas forcément accès aux soins.

« Si Dieu nous prête vie »… c’est bien la médecine qui la sacralise : « Pour Saadia, le plus difficile était le régime restreint en fruits secs, les dattes en particulier. Elle n’a jamais pu assimiler le fait qu’on puisse lui déconseiller ce que Dieu a mentionné dans le livre sacré ».

Si la médecine est brillante, l’auteur est digne d’admiration et ainsi doublement présente aux côtés de ces grands malades enclins à défendre chaque goutte de la beauté de leur sang : « Tout individu a droit à la vie, toute personne a le droit de vivre, personne ne devrait décider du contraire ».

Le livre s’achève par un poème à découvrir.

A nos vallées enfouies

De Catherine BERAEL, éd Le Coudrier, Octobre 2016
Illustrations par elle-même
Texte « en réponse » de Jean-Michel AUBEVERT (L’amont d’un aval).

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On creuse rarement les sillons de l’attente dans la progression ; c’est pourtant ce qu’initie Catherine Berael avec « à nos vallées enfouies ».

Le fait de monter transcende le recul de son héroïne qui n’a aucune hâte dans sa démarche, si ce n’est une certaine détermination : « Le chemin s’enfonce doucement dans une forêt rocailleuse, il prend ensuite de l’altitude parmi les hêtres nains jusqu’à la brèche caractéristique de Petra di Leva au début des crêtes ».

Les poumons s’emplissent d’efforts, la tête de souvenirs.

On se retrouve, in situ, sur le mythique GR20, en randonnée, parsemée de rencontres croisées sur le sentier ou même pendant les nuits non pas « passées » mais « écoutées » sous tente.

C’est que l’aventureuse de ce défi est aussi à l’écoute des bruissements, parfois infimes, qui l’acquièrent dans sa propre écoute.

En effet, au détour d’un pas on peut aussi bien trouver la tragédie que peut évoquer physiquement le risque de ce genre de lieu que se rappeler un amour en transit de soi : « nous évoquons ces montagnes étonnantes, nous avons foulé les mêmes sentiers, traversé les mêmes paysages, nous étions si proches mais chacun à sa randonnée ».

De ce monde rocailleux d’où le moindre caillou peut rouler jusqu’à une « vallée enfouie » qui ressemble à la vie émergent les mots qui comptent double ou qui comptent triple (comme au scrabble) suivant la place qu’on leur donne dans le texte : « J’avais craint de raviver l’ire d’antan, il n’en n’est rien mais un fond de tristesse traîne encore à l’âme » (j’avais lu en « sous-entendu » « raviner », par exemple).

On peut marcher dans ce court roman dans plusieurs sens sans se prendre les pieds dans les lacets du temps, une des questions sans doute essentielles de cette démarche d’écriture forcément très physique.

« L’amont d’un aval », signée « Tristan », en première partie du livre est à mon sens, une demi réponse à la quête d’une histoire d’amour que j’ai envie de qualifier « d’endémique » tant elle colle à l’érosion de la symphonie globale du récit : « Voici que je revins sur mes pas, mais vous m’avez gardé rancune de la fortune d’un rêve ».

Le style de Catherine Berael est, à son deuxième roman, déjà « reconnaissable », même si les sujets traités sont totalement différents. Il y a cet univers d’ambiance particulière qui donne de la consistance à une sorte de vécu (un peu comme on pourrait se rappeler d’un rêve). L’ambiance est élevée de main de maître dans une démarche quasi professionnelle où il n’y a aucune place pour le hasard ; tout est organisé ; tout est prévu. Du grand art de construction, de mise en place que, peut-être, ne doit pas tout à fait au hasard lié à l’espace la manière de voir de cette professionnelle de l’architecture.

On peut ajouter à la littérature la performance de l’illustratrice qui n’est autre qu’elle-même, artiste complète que revendiquent les éditions LE COUDRIER avec une présentation de totale qualité.

JE, TU, IL

Remonté le temps, sondé le silence,

de Claude Cailleau  éd Tensing, 10/2016

Photo de couverture Huguette Cailleau

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Le poète joue des remontoirs horlogers dans les hoquets du temps, spasmes de 55 pages vitalisées de réflexions poétiques.

Usant des trois personnes du singulier (JE TU IL), de manière à se sentir accompagné dans sa démarche, il observe et s’observe dans son court faisceau de temps, rappelant le passé, se motivant d’un « court » présent dans l’avenir : « j’étais encore enfant : j’ai dû, distrait, me prendre pour un autre ».

Car « Je » est bien un autre qui connait peu de ses antécédents comme s’il s’agissait de vies antérieures : « Le voilà perdu dans le temps, l’espace, les pas dans la mer, le regard éteint ».

Ecorché de silence, attentif aux signes préfigurant une sorte d’Eternité, l’attente et le mouvement se mêlent à une solitude certaine en grande partie « choisie », « les êtres perdant leur visage peu à peu dans le brouillard des jours ».

Cette forme d’écoute ressemble, à s’y méprendre, à une tentative de diagnostic avec les souvenirs pour stéthoscope.

On retient, du côté physique, l’œil et les pas. L’œil photographie les murs du passé. Les pas mènent à l’amitié des arbres, le caillou ramassé sur le chemin, aux détails de la nature qui veut dire quelque chose que la démarche ne peut comprendre : « c’est là tout près, que l’on voit sa vie, transparente, sereine, passer, se fondre dans l’énigme ».

L’interrogation d’être et le pourquoi être restent, évidemment, sans réponse dans la prise de conscience d’un Dieu un peu dur d’oreille : « tu criais quelquefois, dans le vent voyageur. Mais pourquoi Dieu répondrait-il à l’homme agenouillé sur la pierre du seuil ? ».

Ces petites proses décrivent le temps, lui donnent de la consistance. Et quand il a déjà un peu passé, il rend le caillou du chemin bien plus éternel que nous. Dans sa dédicace, Claude se demande s’il s’agit de poésie. Certes, par les images, mais surtout il s’agit d’une réflexion profonde sur le sens d’un parcours où « JE TU IL » ne font qu’un !

Venise, terre de chair liquide

de Denise JARDY-LEDOUX, éd du Douayeul 2011

Photos de Juliette Ledoux et Denise

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Superbe court récit que cet hommage à la ville des villes, la grandissime Cité des Doges.

Denise, costumée en guide touristique d’un genre très poétique nous emmène au bal masqué des mots là où tout un chacun peut prédire sa nostalgie du futur comme si chaque pas d’escalier de pierre, chaque mouvement de gondole la précipitait davantage dans une sorte de passé projeté dans l’avenir.

Le style est scrupuleux, ciselé à l’instar des dentelles de pierre qui habillent le passé de la spongieuse Venise : « Elle s’était plantée au bastingage, refaisant indéfiniment le parcours. Elle effectuait l’inventaire des reflets veillant à ce qu’aucun ne manqua à son répertoire de la veille ».

Le récit, en prose, fait clairement état de souvenirs qui semblent très personnels à moins d’avoir (et c’est très possible) le don de susciter une sorte d’instinct autobiographique.

Respiré de photos en noir et blanc, le texte est lui aussi coloré et vivant que l’éternelle ville aux fragilités suscitées sur pilotis à protéger : « Elle se penchait et regardait l’ombre de la barque qui surgissait avec force balayant les souvenirs de ceux que l’eau, un instant, a trop tentés…comme un chant de sirène et se sont effacés dans un grand envol de cape noire bordée de rouge… ».

Fidèle à elle-même et à son goût pour la poésie, Denise émaille sa prose en y intercalant de courts poèmes : « Descendras-tu les marches de mon rêve Celui de nos vingt ans Dans cet espace magnifique ? ».

Grand texte d’amour et aussi au souvenir d’avoir aimé, Venise reflétant dans ses eaux le sourire d’une éternelle jeunesse ».

La voix haute
Roger GONNET, poèmes, éditions Sac à mots, juin 2015

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L« Apporter des lampes à la nuit qui vient », voilà bien un propos dans le clair/obscur que revendique Roger GONNET.

Dans ces poèmes d’éternité raccommodée sans cesse, l’usure du temps se répare en mots, en artisanat de la langue qui cherche le ton exact puisque « la parole est un souffle dans une nuit tremblante ».

Le corps, à l’aube d’une sorte de sommeil, transcende le rêve par les paupières servant de rideaux de théâtre aux images frontalières d’une réalité qu’on pourrait qualifier d’augmentée ».

Sans doute est-ce là-même l’idée qu’on devrait se faire de la poésie…

Dans cette prise de conscience très visualisée du temps, l’écriture sert de motivation profonde : « Il y eut la neige et les arbres plus noirs Caractères chinois sur la désolation du temps ».

Là où Rimbaud avait des semelles de vent, Roger endosse tout le costume des manques : « Nous sommes faits de tant de manques que nous prenons l’air de partout ».

Le recueil est présenté en alternance d’une idée courte en italique suivie d’un commentaire, un peu comme on met une phrase à la craie sur un tableau qu’on effacerait immédiatement ensuite pour que fusent, en commentaires, les idées d’une classe attentive.

Bref, l’auteur nous interpelle et semble faire en sorte qu’il trouve, pour nous, les solutions aux questions posées puisque ce qui n’est pas énoncé ne sera pas su car sont « perdus les mots que tu ravales ».

Le Miroir aux Allumettes
Pascal Feyaerts, poèmes, éditions Le Coudrier 2016

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Les fioles de l’alchimie poétique de Pascal Feyaerts ne demandent qu’à être mélangées.
La prudence n’est pas de mise pour cet auteur flirtant avec le vif souvenir des surréalistes, sans en être un pour autant, les idées et la philosophie sous-jacente prenant ici le pas sur les images suggérées.

Sortes de décalcomanies poétiques posées sur la peau de la sensibilité du moment qu’on se choisit, les poèmes de Pascal sont conçus telle la lumière se diffuse à travers un prisme : le rayonnement est attendu mais on ignore où le faisceau va faire mouche : « Naître est un défi quand on a déjà inventé le fil à couper les leurres et qu’on aime les machines cassées à qui il ne manque qu’un grain de poésie pour fonctionner ! ».

L’état du poète est évoqué dans toute son interpellation : « Tu respires peu mais loin. Tu étouffes ton ciel saisi à la gorge Et tu meurs souvent au milieu des périples Mais quelque part un nuage croit en toi ».

La vie courante est ainsi mêlée directement au texte avec ce qui parait être des jeux de mots qui, en réalité, sont des jeux de Vie à la recherche des grands thèmes : la vie, la mort, la solitude et, bien sûr, l’amour puisque « c’est par le verbe que l’on se livre et à mots découverts que l’on lie la soie de l’ombre à la parole ».

Avec ses sensibilités de papier ouvertes sur autrui, l’auteur trouve-t-il ainsi ses âmes sœurs à travers les mots ? Je crois qu’il s’attend davantage à un lecteur attentif prêt à buter sur ses mots, scrabblant l’idée pour ainsi laisser jouer la pensée de son éventuel participant au jeu.
Jeu cependant très sérieux puisque sa « conjugaison se résume en un acte solitaire visant à recycler le naufrage par le verbe ».

Une poésie « bouée de sauvetage » sans noyé puisque « toute l’eau du port ne suffit pas à inonder le songe ».
On passe ainsi de l’image à l’idée et de l’idée à la métaphore sans savoir si on a les mots dans le bon ordre, ce que même l’auteur ne sait sans doute pas, vivant le mot présent comme on vit l’instant du même nom : avec passion, gourmandise et un soupçon d’inquiétude…

Les textes sont illustrés, avec brio, par Frédérique Longrée.

L’étrange bibliothèque
Nouvelle d’Haruki Murakami, éditions Belfond, 2015
Traduction d'Hélène Morita

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Sous le prétexte, en apparence anodin, d’entrer dans une bibliothèque pour emprunter des livres, Haruki nous emmène au tréfonds de l’esprit humain, jouant des pouvoirs mis en cause : la manipulation, l’éducation et/ou la discipline « à la japonaise », voire la lente torture.
Le sujet pris dans ce parait être une historiette de conte de fées pour enfants est entrainé malgré lui dans une situation inextricable : « Entre là-dedans et plus un mot ! Ensuite tu liras ces trois livres jusqu’à ce que tu les connaisses par cœur, dit le vieillard ».
Le texte est également une manière de faire prendre connaissance que, dans notre société matérielle, tout a un prix, même la connaissance : « Si elles (l’auteur parle des bibliothèques…) se contentaient de fournir des connaissances pour rien, quel serait leur bénéfice ? ».
Bien sûr, la société japonaise, parfois jusqu’au-boutiste, est égratignée, l’auteur évoquant de fait cette sorte de beauté mais aussi de force et de puissance qu’on retrouve dans tout l’Art du Japon (les mangas, par exemple).
La façon de procéder me parait directement inspirée d’«Alice au Pays des Merveilles » de Lewis Carroll :la manière d’entrer dans le sujet, les personnages parfois animalisés (l’homme-mouton).
On reste hypnotisé par un tel talent rendant subtils en même temps à la fois le cauchemar et le rêve.
De plus, on est directement happé par l’intrigue.
Cette longue nouvelle, magnifiquement illustrée par Kat Mentschik, elle aussi au sommet de son Art, est digne de cet écrivain hors norme qui, depuis un certain temps déjà, mérite le Prix Nobel de Littérature.
Des personnages de gentillesse et de beauté apparaissent comme un rêve détaillé dans le cauchemar jusqu’à préciser de douces évocations culinaires apportées au prisonnier par une douce fillette : « Là-dessus, elle ouvrit la porte et sortit de la pièce en poussant la desserte devant elle. Ses mouvements étaient aussi aériens et doux qu’une brise de mai ». Cette dernière description, courte et très théâtrale en même temps, me fait penser à la beauté et à la subtilité des haïkus.
A lui seul, Haruki est l’âme du Japon, celui d’avant et celui de maintenant.
Peut-être même celui de demain tant il semble en avance sur son temps pour transcender cette imagination « à la japonaise » qui semble n’avoir pas de limites : il suffit de regarder leurs villes et leur manière de vivre. J’ai eu l’occasion de le faire. Quitter le Japon, c’est déjà avoir envie d’y retourner.

Patrick Devaux, Mai 2016

Au seuil d’un autre corps
Aurélien DONY, poèmes, éditions LE COUDRIER, février 2016

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Dès le premier recueil d’Aurélien Dony, à 18 ans, j’ai retenu son nom.
Il promettait. Et il promet avec « au seuil d’un autre corps », un recueil dynamique, jeune par ses envolées lyrico-théâtrales.
Car tout est jeu dans ce livre de la vie comme si l’auteur avait déjà une longue expérience de celle-ci, rendant actif le moindre souvenir comme parfois il les enclave entre les mots pour s’en rappeler longtemps.
Le souvenir actif est plaisant et communicatif : « Je cherche dans ma nuit Vos corps et puis vos voix qui prennent dans mon cœur le sanglant de la lutte ».
Quand ce faiseur de phrases parle d’amour, il fait court mais va à l’essentiel : « Toi, moi Et tout ce vide autour ».
Aurélien Dony cherche son chemin à travers lui. On lui souhaite déjà bonne route car il croise régulièrement celle d’autrui : « Je te rejoins Toi mon ami mais je prendrai parmi les routes celle oubliée de tous les autres ».
Les textes à dire ont l’hyper émotivité de la jeunesse et la théâtralité de l’époque, notre époque et tout y passe à observer le monde comme autant d’actualités…
Textes écrits avec la force et la spontanéité du fait divers en alternances de longues révoltes aux idées universelles et de textes plus courts recherchant en lui-même les molécules manquantes à la compréhension ou l’incompréhension de tout : « mon corps, mon souhait, mon autre, ma faille ».
Parfois baudelairien : « le poème est un chant qui se perd en écho dans l’âme des damnés » …et sert de lien pour communiquer.
On sent Aurélien inondé d’images tant déborde l’enthousiasme de ce jeune poète au look de mousquetaire et toujours prêt à croiser le mot juste avec lui-même et avec autrui : « Tu ne m’as rien dit Tu m’as laissé le pinceau à la main Inventer mes couleurs ».
Mêlant ses vies propres et révoltées aux actualités, ce jeune poète s’ouvre au monde.
Le lire, que dis-je, l’écouter, car c’est une vraie voix presque déjà affirmée, est un ravissement.
Il est sur scène. On l’applaudit.

Patrick Devaux, Mai 2016

L’été de la rainette

de Corinne HOEX, éditions Le Cormier, 02/2016 (prose poétique)

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Texte heureux. Mais pas seulement. Texte évoquant une certaine enfance, certes, mais pas seulement non plus…
Le thème est à la fois très personnel et très universel ; de plus, atemporel en étant étrangement précis dans le temps.
Les « points de croix » servent de fil conducteur à ces scénettes d’enfance rappelées dans l’œil de l’adulte, ce qui fait que « l’angle de vue » (malgré le prétexte d’observation depuis les dessous de table – et au-dessus se trouve celui des adultes) est celui de la poétesse avec la maturité d’une réflexion construite autant sur l’observation que le souvenir : « Les dames en visite s’en vont à petits pas ».
Sortes de souvenirs intrigants de précision comme si la personne adulte était en réalité, actuellement, l’enfant qu’elle n’avait pas été, ce que semble confirmer la répétition du conditionnel : « Ce serait l’été pluvieux de la maison humide. L’été de la grenouille qui glisse sa tête verte entre les lames du volet. « Une rainette » dirait l’oncle Armand. Il faudrait faire un vœu ».
Subsiste cette impression d’être dans une enfance plus éloignée que celle de l’auteur « Aiguille grinçante. Voix de ton maître », ce qui tend à dire que l’époque évoquée semble également atemporelle comme si on rendait vivante non seulement la clarté d’un tableau de Van Rysselberghe mais aussi tous ses portraits reconstitués pour lui en touches impressionnistes et pour Corinne en points de croix : « ce serait l’été sous la table d’osier parmi les écheveaux de soie de ton ouvrage » : la progressivité des références au monde de la couture n’a rien du hasard du dé trop grand au doigt ; tout est prévu et mesuré dans cette prodigieuse écriture relatant l’enfance et la Nature du grand parc des adultes.
De temps à autre, la broderie casse son fil : « Fil brisé. Egaré au fond de ton oubli ».
Le style s’exalte court et parfait suivi de blancs méthodiques où surgit alors une réflexion très adulte nous menant tout droit à la réflexion de savoir si cette enfance « heureuse » a été imaginée ou vécue de toutes pièces.
Laissons, pour le plaisir, sautiller de page en page cette « rainette » brodeuse d’une douce et tranquille éternité suggérant un perpétuel printemps : « La mésange pour son nid arracherait quelques brins au balai ». Chez Corinne on passe vite du rêve à la réalité.
La petite « contrainte » des points de croix ne serait-elle alors que la toute première évocation d’un futur style proche du littéraire pour une poète projetée, telle la rainette, dans la maturité de son Art ?

Patrick Devaux, avril 2016

Soleils vivaces
Parole de poète

de Jean-Michel Aubevert, éditions Le Coudrier, mars 2015

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Si «  la nuit fait la courte échelle aux année-lumière », Jean-Michel Aubevert tisse de l’infiniment petit – et parfumé- dans ce que l’on considère être infiniment grand.
Le raccourci d’espace-temps s’éclate à travers la beauté plutôt que d’être nonchalant.
Texte de bonheur et de jouvence pour baigneuses averties de poésie dans une nature revendiquant une nouvelle virginité, « femme porte d’âme où l’ange se mélange ».
Langage épris d’une certaine religiosité spiritualisée, chaque fois au bon moment de ce qu’on pourrait qualifier de marche littéraire où le rythme du texte saccadé laisse respirer cette sorte d’élan continu d’émerveillement.
Le style gouleyant n’a d’égal que l’éveil de la vanité puisque « toute tombe est cénotaphe sans autre épitaphe qu’un souffle monté en graines ».
Texte d’éveil où la rose a saveur d’éternelle femme aux allures d’éternité printanière.
La Nature est purifiée par absence de sacrements puisque « sous le voile, toute croyante va nue comme l’habit fait le moine ».
Retour aux sources sans concession, aucune.
Faux incroyant, l’auteur manie les Ecritures avec toutes sortes de petits soins, parfois humoristiques, apportés à la louable intention de douter de tout. Sinon la sève portée aux nues, il semble inutile d’en vouloir plus.
D’une intention traduite en objet, l’auteur en souhaite une extraction maximale ; « Il n’est jusqu’au chapelet qui ne puisse faire grain au moulin à prières, lever en pensées ».
Contemplation permanente d’une nature aussi évidente que merveilleuse : » Les arbres, ils font un pont aux oiseaux chanteurs pour mettre du bonheur dans le ciel ».
Jean-Michel pense la poésie dans l’intégralité de la nature : « s’il est un verbe agissant, c’est dans la pensée de la poésie » : l’auteur va au plus profond de son ivresse « pour autant qu’au nom de la rose une âme réponde ». L’esprit volète ainsi non seulement de la pensée à la Nature mais sert de vecteur pour édifier le propos de ces « Soleils vivaces », le style étant à la fois maîtrise et envolée enthousiasmante.
Jean-Michel est bien celui qui marche une rose au poing : il est viril dans sa démarche et féminin dans ses approches.
Ce que dit Aubevert de l’oiseau tient de l’ange mais c’est l’oiseau qui finit par devenir l’ange gardien du poète. On ne voit plus qui du mythe ou de la réalité sort victorieux de cette sorte de confrontation de pensées.
L’auteur ne décide de rien tenant une décision (qui ne sera pas la sienne) en suspension. Le style est envolé, précis, incisif sans faire mal, sans concession : si Dieu décide parfois, il ne gouverne pas ; le poète tient trop bien, et à sa façon, les rênes de toutes les « bibles » possibles.
Du Grand Art qui remet en évidence les grandes arrière-pensées du monde et d’un Dieu que l’auteur ramène aux premières articulations langagières de l’enfant à sa mère…
Etonnantes et régulières allusions au vocabulaire du monde chrétien : « A la passiflore, les conquistadores crurent déchiffrer les marques de la Passion, les clous et la couronne d’épines… ».
Jean-Michel « ne se fie qu’aux cérémonies du verbe », maniant avec brio une poésie autant active par son énergie intrinsèque que par une approche contemplative proche de celle des bouddhistes. Il ne touche pas la rose ; il ne fait que l’effleurer.
L’Humanité et l’Amour sont rendus encore plus vivants par la proximité non seulement de la Vie mais de la vivacité : « Epaule contre épaule, sous l’oiseau qui s’envole, un cœur était gravé et c’était le nôtre qui battait sous l’écorce ».
Dans cette quête d’Absolu et « impassible des merveilles », nous voici emmenés à la quête du Graal dont l’épopée serait le Verbe. L’auteur lui-même, presque perclus de Beauté, ignore parfois où il se trouve mais sa poésie est un paradis sur terre.

Quasi en conclusion, le chantre de la prose rappellera le grand Lamartine, clamant comme lui : « Et que tout dise ils ont aimé »

Patrick DEVAUX, mars 2016

Le phare, voyage immobile

roman de Paolo RUMIZ, Ed Hoebeke, 2015

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Tout ce qui fait une existence vraie semble recensé dans ce récit de voyage qui n’en est pas un.
La stature immense d’un phare est le point d’orgue de ce questionnement non sur soi mais autour de soi dans un environnement immédiat où on ne sait plus bien si on se laisse magnifier par l’immensité (la mer, bien sûr, mais aussi le ciel étoilé de la nuit) ou l’écoute intérieure.

L’auteur semble observer ce retour à un monde premier duquel il ne fait pas vraiment partie, oscillant entre l’admiration et la crainte des éléments où s’entrechoquent marées, météos diverses traversées d’espèces d’oiseaux en tout genre.

La petitesse d’une petite ampoule (celle du phare) n’a d’égale que son miroitement propulsé aux confins de géographies possibles mais sert également de prétexte à raviver les mémoires historiques de phares millénaires survivants ou autant de cités englouties croisées dans le cheminement de l’Histoire : «  la grandiose tour de lumière de La Corogne s’élevant à cent six mètres au-dessus du niveau de la mer, fichée sur les rochers atlantiques à l’ouest de Saint-Jacques-de-Compostelle, fut construite il y a dix-neuf siècles, sous le règne de l’empereur Trajan, et elle fonctionne encore ».
Paolo Rumiz fait passer sa grande érudition avec douceur et tranquillité dans ce superbe voyage immobile où la démarche d’être soi-disant « isolé », le restitue, en réalité, pleinement à autrui.

Peu aventureux car la Nature l’est pour lui, l’auteur s’octroie la modeste place d’observateur d’une magie retrouvée qui semble endémique tant ce monde d’idéal parait surgi de nulle part.
Rien de Robinson Crusoë, mais plutôt tout du méticuleux organisé, l’auteur a pleinement conscience des refuges possibles pour profiter de chaque instant présent d’une manière protégée.

Passent en douce, également, plusieurs messages environnementaux.

Le style est envolé comme celui décrit des oiseaux observés.

Comme une incursion dans un paradis oublié à moins que ce ne  soit là la future « Arche de Noé » : « Et si les goélands, avec leur œil jaune et indifférent, avaient déjà tout compris sans l’aide d’Aristote, de Voltaire ou de Galilée ? »

Patick DEVAUX, février 2016

Le liseur du 06h27
roman de Jean-Pierre Didierlaurent, Ed Au diable Vauvert 2014

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Etrange premier roman où se côtoient quelque part toutes sortes d’intelligentes provocations liées au livre, à la lecture.
Guylain, travailleur au pilon d’une machine dévoreuse de livres ne peut supporter d’exercer ce travail terriblement routinier que s’il a pu exercer ses talents de « lecteur » dans le RER pour les navetteurs matinaux.
Il lit tout ce qui lui passe par la main : « peu à peu le silence se fit dans la rame. Parfois des « chut » réprobateurs retentissaient pour faire taire les quelques conversations qui peinaient à s’éteindre. Alors, comme tous les matins, après un dernier raclement de gorge, Guylain se mit à lire à haute voix : « … ».
Le roman, original, et proposé avec un humour neuf y compris pour évoquer de terribles accidents de travail (la machine broie les jambes d’un ouvrier…) m’a fait penser à certaines dénonciations de rouages professionnels excessifs menant à la tragédie, à l’instar, par exemple, du roman de Roger Vaillant avec « 325000 frs ». Les personnages tournent dans la vie comme autant de solitude : « Sans envie, sans faim, sans soif, sans même un souvenir, Rouget (c’est le nom du poisson rouge !) et lui avaient occupé leur journée à tourner en rond, le poisson dans son bocal, lui dans son studio, déjà dans l’attente de ce lundi qu’il détestait ».
L’intrigue et le hasard vont faire que , lors d’une lecture matinale dans le « RER », le protagoniste de cet étrange scénario tombe sur une clé USB coincée dans le strapontin sur lequel il s’assied tous les matins pour lire.
Une histoire qu’on peut qualifier « d’amour » clôturera cette série d’instants de vie tragique.
L’ensemble de cette écriture inventive m’a aussi rappelé celle de Jacques Sternberg, le brillant auteur de « Sophie, la mer, la nuit »

Patrick DEVAUX, janvier 2016

Au-delà d’Hermès

d’Anélia Véléva, Poésie, Editions Gammagramme illustrations de Kylian Vaev

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Il faut plusieurs lectures, à plusieurs degrés, pour comprendre toutes les subtilités du recueil d’Anélia.

En effet, si « on passe notre vie à regarder ce qui est on passe notre vie à sentir ce qui est aussi ».

Le texte se veut espérance dans un monde bousculé, relaté dans sa diversité : en effet, le texte d’Anélia est ouvert sur plusieurs cultures, à la fois par les langues où le Bulgare (expliqué à chaque fois) est adroitement mêlé au Français mais également empreint d’une extrême rigueur langagière (quasi scientifique).

La plupart des grands « savoirs » humains sont, par ailleurs, évoqués avec un tact extrême : « je m‘inquiète de savoir l’immensité de son savoir j’essaie de différencier la couleur claire de ses eaux de celle de la boue ».

Peu inquiète malgré tout, car « le fleuve est au courant de tout », Anélia charrie, en deux langues, avec beaucoup d’adresse, ses mots dans l’espace lequel confère une dimension optique au texte ouvrant celui-ci comme on ouvre l’espace interstellaire avec un télescope de grande envergure, ce qu’est ici, dans le texte présent, l’œil du lecteur que l’auteur fait vibrer avec un talent notoire.

Si « au commencement était la surdité », « au-delà d’Hermès » il y a des sons davantage devinés ou ressentis qu’écoutés.

Ce recueil de sangs mêlés par toutes les facettes de l’écriture d’Anélia est imbriqué des prenantes illustrations de Kylian Valev rappelant très intelligemment ce regard double à 360° de façon à la fois « primitive » mais aussi futuriste (comme l’écriture du texte très inventive…) et colorée, la superbe idée des « masques » bicolores et aux yeux différemment interrogateurs évoquant, je pense, le mélange des cultures et les questions que se pose la poète, philosophe et professeur, Anélia Véléva.

Patrick DEVAUX, janvier 2016

Accès aux archives : 2013 - 2014 , 2015

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M.Christine Grimard | Réponse 31.01.2015 20.42

Merci Patrick pour cette synthèse éclairée, où votre propre sensibilité rejoint celle de l'auteur pour écouter l'âme du monde et la laisser éclairer notre route

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Commentaires

15.04 | 22:35

Revue toujours au top; nombre d'auteurs croissant; chaque numéro amène de nouveaux talents, de nouvelles trouvailles et...quelques belles illustrations!

...
15.04 | 17:48

Les poètes, on le lit bien, sont bien au courant des instants de lumière qui parfois flirtent avec l'ombre; il en va ainsi de toute la vie...

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13.04 | 15:38

Merci Monique, ce sont les danseurs en cours d'études professionnelles au Centre de formation en danse Off Jazz, qui ont donné leur passion et talent au public

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10.03 | 10:33

c'est beau, c'est très beau. Oh que j'aime cette aspiration à la lumière !

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