Lectures de Patrick DEVAUX

Patrick DEVAUX

(Dernière mise à jour de la rubrique le 09/01/2018)

Archives 2015-2016

Archives 2013-2014

Encore une heure

de Jeanne Champel-Grenier, poèmes, éditions France Libris, 2017

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Chez Jeanne Champel-Grenier, tout est mouvance et symbiose dans cette nature au ras du sol, rampante, progressive sans être envahissante : « Toutes les haies cicatrisent de glu leurs baies percluses d’oiseaux ». L’auteur fait vivre, ainsi, un jardin d’ « âmes baignant  (= « quelques âmes s’y baignent ») encore calées entre deux pierres ». 

Il y a parfois incursion de l’étrangeté évoquant la rêverie ou peut-être des souvenirs de voyage.

Puis, le « zoom » de la poète s’arrête soudainement sur l’image, goutte seule au milieu de l’idée avec cette courte et auditive phrase : « l’instant s’égoutte » (où on « entend » aussi le mot « écoute »).

La grande classe d’évoquer les peintres de la couleur à l’action (plutôt les impressionnistes) fait mouche : « Je devine un petit Renoir doré à la feuille qui attend dans le buisson des roses », image avec la douce sensualité suggérée par « un gant de femme ».

Les détails deviennent vraies enluminures pour faire jaillir les absents d’un mur de lumière.

Recueil empli de délicieuses trouvailles, telle : « il sera temps de compter les graviers de l’allée gardés en otage contre la rançon exorbitante du parfum des lilas ».

Toute une région villageoise est ainsi indirectement évoquée dans le souci du détail autant le jour que surtout la nuit : « Et sonneront une à une les heures de la nuit sidérante d’amplitude » car tout devient prétexte à sincère étonnement à la fois nostalgique et jubilatoire, le côté jardin devenant une sorte de purgatoire entre la réalité et le fantasme, comme une quête de Graal impossible à trouver, le symbole du couple plante-minéral me paraissant très fort, la nuit elle-même devenant cette quête à travers une lumière générée par un souvenir puissant jamais énoncé.

Le texte évolue ensuite en vocation marine où l’heure n’a plus d’importance : « une heure de plus encore et sans fin une heure en plus ». Le mot retourne, travail accompli, à l’infini, à l’Eternité.

Et, certes, une heure, voire quelques suffisantes profondes minutes (réitérées à souhait) à partager la poésie de cette aussi grande amoureuse de jardins à la façon de Monet, n’est pas une heure de perdue.

Patrick Devaux, Janvier 2018

Haute voltige d’une présence sans nom

Pierre SCHROVEN, poèmes,  éd l’Arbre à paroles, 2017

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L’exergue de Spinoza, en présentation de l’ouvrage, en annonce bien la couleur : il s’agit d’un questionnement.
Notre époque nous fait tellement tourner en bourrique dans notre propre vie que certains finissent par se demander si leur vie est la « bonne » : « N’être rien. Pour n’être plus que jaillissement pur. Incarnation d’une vie qui ne sait plus où vont ses yeux ose ne pas savoir », nous dit l’auteur.
Est-on sûr de vivre la « bonne » vie ? Le texte a été écrit comme de l’encens (en bâtonnets) qui brûle : la cendre est progressive, inéluctable, mais il subsiste ce faible rayonnement de lueur excessivement chaude qui consume et, comme le temps, nous grignote.
Avec l’incandescence des grandes passions, il y a ainsi une certaine angoisse à se laisser consumer puisque « près du corps tout est furtif ».
Un peintre innovant, Hermann Amann sert de liant à cette œuvre stimulante et se voulant en perpétuelle recherche. Le poète serait-il en téléportation de lui-même ? A tenter plusieurs vies en une, autant ne pas se tromper en donnant une chance supplémentaire via cette double vie que constitue l’écriture.
Nous sommes ici très proches de « l’acte manqué » ou qui pourrait l’être mais avec ses conséquences, à l’instar, en roman, du vécu de certains personnages à côté de leur réalité courante que suggèrent certains passages dans l’œuvre de Camus ( cf « l’étranger ») : «  C’est la vue qui empêche de voir Ce qu’ici nous sommes Ce qu’est le monde sans nous sans nom ».
Est-on sûr que dans notre vie il y a un pilote dans l’avion ?
Le reflet « papier » de la vie de Schroven est lui, en tout cas, bien vivant, à faire de la « Haute Voltige ».

Patrick Devaux, Décembre 2017

La mort en berne

Denis Emorine, roman, éd 5 Sens, 02/2017

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La mort a droit de vie sur nous et ferait, sans doute, l’objet d’une belle élocution. Cette conscience omniprésente de la mort augmente l’adrénaline de vie de ce roman largement autobiographique. Elle devient caresse dans la chevelure de l’aimée. Dominique Valarcher, le héros de cette narration en recherche d’affection motivée par une sorte d’exil à la « Stefan Zweig » rappelle, à bien des égards, « Louis », le personnage principal du grand romancier dans sa nouvelle «  Le voyage dans le passé », avec ce sens aigu de l’exclusivité amoureuse et, quelque part, une certaine dose d’autosatisfaction admirative un peu narcissique : « Ce soir-là, en quittant cette jeune fille qui le fascinait, Dominique s’était seulement fait cette réflexion : Je crois qu’elle m’aime puisqu’elle aime ce que j’écris. La mort en berne, l’étudiant avait marché longtemps dans les rues de la ville qu’il identifiait à son amour ».

L’écrivain, admiré d’une jeune étudiante en Français, Nora, se joue, à travers elle, des incarnations, la littérature servant presque d’excuse à une sorte « d’éternel retour » qu’accentue la nostalgie d’une disparue évoquée à travers cette sorte « d’exil » habité par les protagonistes dans les romans des pays de l’Est.

L’écrivain se construit ici sur un amour unique, voire exclusif où l’autre existe essentiellement à travers lui comme l’admirent son éditeur ou l’étudiante en lettres, les rôles étant d’ailleurs parfois inversés, l’éditeur sollicitant ici le personnage écrivain et non l’inverse, malgré six années passées à ne pas écrire. On devine ici l’intention de l’auteur d’expliquer ce qui peut susciter la motivation, l’inspiration. Un livre d’écriture sur comment la faire accoucher et en même temps soigner ses traumas.

Valarcher, en quête d’identité brisée, rencontrera Nora à la jeunesse admirative qui, quelque part, le dévie d’obsessions morbides : « Sa beauté le subjugua. Il ne la quittait plus des yeux. Nora rougit un peu et détourna les siens. Tout à coup, Dominique pensa qu’il aurait aimé mourir sur cette place, loin de chez lui ».
L’atavisme slave imprégnerait ainsi donc l’œuvre de ce héros attachant en manque perpétuel d’amour à cause d’un secret de famille qui donne l’impression de servir un peu d’excuse.
Le roman esquisse aussi l’amour filial mais surtout cette sorte de jubilation que peut avoir l’écrivain à être reconnu, admiré, voire comme ici adulé par l’éditeur ; cet écrivain excessivement enamouré par une épouse particulièrement compréhensive, voire hors standards.
Les codes sont bousculés, mais on parait rester dans la tradition…
Le personnage principal à qui tout réussit agace par son autosuffisance et est délicieusement pourtant pas du tout sûr de lui. Là encore, on retrouve cette tension psychologique très chère à Stefan Zweig.
Certains passages du roman sont inattendus avec bonheur comme ce moment où l’auteur décrit, à sa manière bien à lui, l’héroïne jouant du piano les seins nus.

Patrick Devaux, Décembre 2017

 

Leçons de ténèbres

Corinne Hoex, Editions Le Cormier 2017

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Rien de plus lumineuse qu’une leçon de ténèbres écrite à la bougie vacillante jusque dans une sorte de présence de Souffle évoquée par des bribes de textes écrits, notamment, en italique.

Corinne remet plusieurs fois son ouvrage sur le métier, la leçon engendrant le pluriel de situations répétitives : « Solitudes. Leçons de solitude. Le dernier souffle éteint le dernier cierge. Ecce hora.

Le miracle est noir ».

Oser entrer dans une église ou un temple avec, à la main, cette sorte de lueur éteinte qui ne demande qu’à vivre – mais entièrement – le miracle de l’Homme relève d’un défi majeur, celui de la rencontre brutale avec notre vacillante condition humaine : « Crépuscules. Solitudes. L’espace est nuit. Il a été livré à la mort ». 

On entre de plein pied dans notre condition régulièrement de souffrance, sans duperie aucune où même l’absence d’un crucifix sert à dénoncer : « Caveau transi Humide Crypte basse Eventrée. Cierges fumeux. Crucifix absent ».

Le style bref, avec des phrases-mots voulues parfois très courtes, percutent : « Noir dévorant Affamé Insatiable Noir appelant le Noir ». On n’échappe pas à ce noir tellement envahissant qu’il finit – à l’instar du peintre Soulages – par suggérer la lumière.

Corinne Hoex propose ici, en somme, un quasi rite d’un temple shintoïste « inversé ». En effet, chez les shintoïstes, le blanc prédomine ; par contre cette manière d’appréhender l’idée de l’âme est identique : « Tristis est anima mea. Rien pour percer l’obscurité Sinon ton désir Ton chant Une souffrance. Ta voix aveugle face aux lutrins dorés ».

Comment, avec cette dernière image ne pas se cogner à la lumière, ce que fait Corinne avec une attirance mystique véritable mais qui lui est propre à jouer ainsi (mais joue-t-elle ?) à colin-maillard entre l’ombre, la lumière et les sous-entendus conditionnés aux rites, fussent-ils dans la pénombre,  de notre pauvre condition humaine.

Patrick Devaux, Novembre 2017

Fertilité de l’abîme

Denis Emorine, Poèmes, Éd Unicité 2017

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Parler d’actualité en évoquant, par la même occasion, le passé (notamment en se servant de références historiques), voilà une partie de tout l’art de cet étonnant recueil d’un écrivain confirmé dans presque tous les genres.

L’auteur se sert, de sensations universelles mais qui pourraient tout autant être très intimes, personnelles : « Je voudrais garder ta voix Tout contre moi A jamais Pour me réchauffer ».

Ce mélange de passé-présent a quelque chose de chimique, un peu comme on parle de la loi de Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée », avec toujours l’Amour en « embuscade » : « Je ne sais quoi dire Pour empêcher la nuit de tomber entre nous ».

Les images fortes transcendent une réalité qui ressemble à du rêve ou…au cauchemar… : « Le sang recouvre le monde Je ne distingue plus rien La glycine est morte ».

Quelque chose d’Apollinaire et des « Lettres à Lou » dans les mots de ce poète.

Certains textes semblent être écrits dans un état second, une sorte de transe qui fait danser les mots entre la Vie et la Mort.

Au bord de l’abîme, il y a ce sursaut de fertilité et certains reconnaitront, avec certitude, la force du souvenir : « Sur le mur nu Crevassé de douleur La photo s’étire Elle a beaucoup vieilli Tu voudrais tendre la main Pour t’en emparer et la déchirer Mais ta main tremble ». En effet, aucun geste n’abolit le souvenir ; ce n’est pas possible !

Le déchirement devient alors universel, comme l’Histoire avec un grand H que rappellent les photos endolories avec leur apparence de rendre une douce Eternité à qui de droit.

La clé du recueil se situe sans doute entre la réalité et une sorte d’imaginaire fortuit : « Tous ces pas égarés Et ces gestes oubliés Il a pourtant fallu les imaginer.

Mais je n’avais pas encore tout lu et le recueil va toucher à mon émotion personnelle très directe quand l’auteur évoque « la voix tue Sur le papier du deuil Se taire A jamais Pour traverser la vie renversée », le texte duquel sont issus ces mots étant dédié à « Jacqueline et Paul Van Melle » alors que, lisant Denis, j’avais pensé d’abord à …Kathleen, la fille de Paul.

Je ne ferais que répéter un grand poète majeur en ajoutant : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous ».

Régulièrement l’auteur semble s’adresser à des dieux (ou le seul Dieu ?) arrêtés trop vite dans leur élan salvateur, l’Amour sauvant, in fine, la situation : « Entends-tu dehors le piétinement de la mort ? Nous partirons très loin pour lui échapper Je te jure Sur les mots d’amour que je porte ».

Denis Emorine, guide de l’abîme de la fertilité ? Certes oui, avec dans le dos le peut-être géant souffle d’une poète russe, comme Tsvétaïeva , qui, fantôme jamais nommé, semble jouer du piano entre les lignes accompagnant la solitude du poète dans son phrasé très particulier.

Alors, mysticisme ou évocation d’une expérience personnelle ? Un peu des deux, sans doute avec cette sorte de projection, pour l’auteur, d’un autre lui-même réincarnant la poésie et son essence même à travers la tragédie en spirales continues des « condamnés » de l’écriture…

Patrick Devaux, Novembre 2017

Le mors au cœur

Isabelle Poncet-Rimaud, éd du Cygne 2013 (Poèmes)

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On pourrait dire : livre déclencheur de mots secoués de vie car ce livre est un chaos intérieur appuyé sur des mots extérieurs ; on se sent réparé d’abîmes vécus, et ce, dès presque la première page : « faut-il être puits à descendre jusqu’à la caresse de l’eau pour que s’animent toutes les présences enfouies ? » … C’est qu’une vie déjà fort active d’écriture est passée par là.

La poète Isabelle Poncet-Rimaud , à l’instar de quelques rares autres comme Guillevic ou Anne-Marielle Wilwerth, fouillant dans les mémoires, ramène à la pointe du stylo un vocable inattendu pour la situation ou l’évocation suggérée : «Là-bas, tout là-bas, le temps rouillé doucement tangue. De sa nacelle, il évente le printemps, frotte le goût des poires au tablier des mémoires ».

Le temps, obsessionnel, fonctionne alors comme un vieux moulin à café où la Vie sert de brassin.

Isabelle n’y broie pas que du noir, mêlant le rose des mots pour, à travers le breuvage de ceux-ci, se donner le goût d’une blessure qui, si elle parait sous-entendue, se veut effective : « La cape de parole dissimule la plaie vive qui la saigne depuis l’enfance de ses jours ».

Subsiste une échappatoire, tel un appel d’air : « Rien qu’une fenêtre ouverte et tes pas trouveront la force de franchir la porte ».

La deuxième partie du recueil « à mon père » est une vibrante image de l’amour filial : l’homme mourant est ainsi restitué dans toute sa belle vitalité et sa lutte à se restituer à lui-même ; c’est talentueux et magnifiquement dit : « Mais ton rire cerne encore le portrait du vieil homme et rend légère la décadence ».

Chaque mot de ce livre est choisi en équilibre sur la vie. Isabelle est une funambule ; les chaussons de ses mots glissent avec une belle douceur sur le fil de l’Eternité.

Patrick Devaux, Octobre 2017

Fulgurances

                                 d'André Prone, éd Le Luy de France, 2011 (Poésie Ecolivres)

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Lire André Prone, ce n’est pas entrer en poésie ; non plus en prose ; c’est entrer en vibration.

Cet auteur à vocations multiples, humaines, scientifiques et intercontinentales étonne autant qu’il émeut par la force de ses évocations : « tout s’ébroue aux nuances inconnues des senteurs naufragées ».

Avec un vocabulaire choisi mais cependant accessible, cet auteur agit, en effet, par vibrations autant sonores que visuelles, arrivant à mêler l’humain à son environnement au point de faire croire qu’il parle tantôt de l’un (ou plus souvent de l’une), tantôt de l’autre.

André Prone vit avec une ville en lui ; avec aussi une femme en lui. Il observe, se délecte de ce sens aigu de l’observation qui lui permet de tout dire, sans duperie aucune, mais se laissant aller à des émotions comme récupérées juste à temps avant de tomber en émoi : « ma confusion était telle Que sans le baume odoriférant d’un jasmin J’eusse vraiment succombé ».

Ses émotions, apparemment confuses, sont, au contraire, d’une magnifique précision, notamment quand il est à l’écoute d’une culture qui n’est, à priori, pas la sienne : « Il ne s’agissait pas d’une exaltation, mais d’une quête assez pure Pour m’obséder en compositions Mentales et affectives ».

André Prone n’agit pas non plus en pur esprit puisqu’ « un amour quel qu’il soit Fleurit toujours Sous l’angle absolu d’un baiser ».

Passionné par la Thaïlande où l’auteur travaille régulièrement, il se met au rythme de ce pays enchanteur à plus d’un titre.

Auteur aussi de « Bangkok, capitale des apparences », un autre ouvrage, sa poésie s’est façonnée à cette manière particulière d’être où les habitants et la ville font partie d’un même signe qui les habite tellement qu’on ne peut rien séparer de ce qui les a construits.

Et c’est encore autre chose que d’évoquer, par exemple, le bouddhisme, ce que je fais ici, mais qu’André Prone suggère finalement très peu se mettant plutôt en admiration de la démarche d’autrui et plus particulièrement de la femme qu’il aime la protégeant presque, mais, avec en même temps, une sorte d’éloignement tant il est vrai qu’une autre civilisation ne peut inspirer – et André l’a non seulement bien compris mais génialement exprimé – que respect, observation et donc une certaine réserve.

Cette réserve fait de lui le réalisateur principal de son film d’écriture que lui inspire le scénario de cet amour particulier donnant à l’ambiance une sorte d’érotisme contenu : « sourire comme sorti d’un jadis Accroché à des grappes de filles Yeux noirs Caressants Enjôleurs Coulant à mes côtés Vivant à mes regards Comme un éclat de miroir répétant l’infini ».

Cet éveilleur de sens, insomniaque de mots, est, pour ce qui me concerne, une révélation.

A découvrir ou mieux connaitre, selon ses désirs.

Patrick Devaux, Août 2017

Opuscule des chuchotements

Laurent Bayart (Prix d’Edition poétique de la Ville de Dijon 2017),

Éd Les poètes de l’Amitié

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Comment ne pas songer à Prévert en lisant « Opuscule des chuchotements » de Laurent Bayart avec ce recueil de poésie valorisé par le « Prix d’édition poétique de la Ville de Dijon 2017 » ?

Laurent, en effet, se veut accessible et populaire dans le sens premier du terme avec la ferme intention d’être, avant tout, compris puisqu’ « (Et) à la fin de nos existences Nous pouvons y déchiffrer dans l’indicible boîte noire De nos conversations Les paraboles de notre amour Gravées à jamais dans la mémoire ».

Cette poésie d’une certaine perpétuité avance sans bruit « l’idée étant préconçue avant terme ».

Les mots se font tantôt poésie, tantôt aphorismes, tantôt philosophie suivant ainsi cette Humanité entière qui nous occupe et dont ils sont le reflet.

Même si ce n’est pas tout à fait avec le bruit de l’œuf dur sur le comptoir en zinc pour le partager, il y a là quelque chose du tréfonds des communications auditives et orales chères aux générations qui nous ont précédés à la table des mots.

On chuchote certes un peu mais on parle tout de même beaucoup même s’il s’agit parfois du silence qui fait, lui, figure d’«opuscule » amenant de la sérénité profonde dans un humour très modéré : « Les mots vagabonds Sont rentrés à la maison (raison) Le livre s’est refermé L’écrivain tel un marque-page S’est échappé ».

Prix d’édition largement mérité des savants dosages énoncés à travers cette marche des mots ressentie – et ce n’est pas un hasard – avec des semelles de vent s’imprimant avec toute la délicatesse du chuchotement.

Emmagasinant des mots pour qui veut le suivre, Laurent s’en va « creuser un trou dans son silence Et attendre qu’on le recouvre d’une parole ».

Les lieux communs sont repris de façon originale pour ne pas dire originelle quand l’Adam des origines retrouve son Eve : « J’aime le silence Lorsqu’il parle de toi Ta voix chuchote En moi Et psalmodie Le cantique de ton corps ».

Les gestes des plaisirs rejoignent, une fois encore, Prévert (même si ce dernier était plutôt citadin) : « Je déambule entre les allées Pompier-jardinier Qui veut éteindre Le brasier de la soif ».

« Homme le plus heureux de l’instant », certes Laurent l’est sûrement. Et il partage, avec ravissement, ce plaisir très étendu d’intelligence avec ses potentiels lecteurs.

Patrick Devaux, Août 2017

Une enfance heureuse

de Jean-Michel Aubevert, éd Le Coudrier, mars 2017

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Un monde d’enfance idéalise celui qui aurait dû subsister, plus tard, dans le monde adulte du poète.

Les souvenirs très précis renvoient à la sublimation des images. Le poète était-il déjà poète enfant ou alors tous les poètes naissent-ils enfants ?

Il en va ainsi aussi de l’enfance du monde croisée avec celle de l’auteur : paysages à la Virgile où s’endorment dans leurs hamacs tressés  de fleurs autant de Parques à souvenirs.

Passant du vert champêtre à la mer bleue des coups de ressacs poétiques reçus, on songe à la fois à Proust pour les madeleines et à Chateaubriand pour les superbes évocations marines : « Mais balivernes ! Jules Vernes ne nous en conta pas moins, avança la pieuvre pour preuve de l’existence des mers. Il faudrait au bathyscaphe ériger un cénotaphe, au capitaine Nemo, assigner l’épitaphe d’un éponyme d’un hublot, percer les flots ».

Le raccourci d’images serrées sur des idées différentes donne du « punch » au texte où parfois quatre mots suffisent à déclencher un processus à se souvenir : « Tout Noël m’était séquoia » redimensionne ainsi l’idée principale du modeste sapin pour en faire quelque chose de grand et l’auteur fait cela tout le temps de son texte.

Les idées sont gouleyantes, voire suaves : « aux branches des cerisiers, je croyais me balancer à des hanches ».

Outre la force de l’idée, il y a également la substance littéraire avec de nombreuses allitérations totales ou partielles déplaçant autant d’idées sur autant d’images, ce côté mouvementé me faisant penser à Rimbaud ou Germain                Nouveau.

Pour beaucoup, cette enfance n’existant que par évocations, l’auteur a bien conscience des charmes de la sienne.

Le paysage, partout, sert d’aveu à la parole : « Il (le ciel) est sur l’épaule d’un saule, la consolation où se délient les cheveux en aveu ».

Cette enfance écrite au passé a cependant les idées permanentes conjuguées : « La mer sans cesse lustre son lit, au gré de la lune, du soleil et du vent, borde et déborde l’estran ».

« Une enfance heureuse » en appelle à la Nature évoquée en autant de phrases souvent poétiques parmi lesquelles certaines font tout à fait mouche : « J’étais de l’eau du mortier que gâche l’hirondelle sous la corniche, salive de vive voix », l’auteur harmonisant toutes les possibilités de sa conscience écologique.

Passant de l’arbre à l’oiseau, l’esprit de Jean-Michel y étant entraîné, ne lui pose aucun problème de façonner ainsi tout le texte en alternances d’idées prises parfois en vol à angle droit sans qu’aucune d’elles ne se cogne aux vitres ouvertes aux bons endroits aux moments corrects.

Cette enfance merveilleuse se sert ainsi d’images universelles pour susciter une idée totalement différente car « il n’est pas mort, ce que répare l’amour, couché d’herbe tendre au verbe d’un ventre ».

Sans doute faut-il, en partie, comprendre le texte comme un partage du temps. L’auteur nous laisse le choix de Dieu « à moins que Dieu ne soit honteux, à moins que ce ne soit une erreur de la Création que le vivant ».

Les tragédies de l’actualité ne laisseront pas non plus cette enfance indifférente quoique nous sommes la première génération à avoir la vue augmentée par les médias car « enfance ne veut pas dire enfance innocente ou immature ».

L’ «enfance heureuse » appelle-t-elle à une philosophie de vie ? Sans aucun doute ; en tout cas la valorise : « En regard de l’éternité, ainsi que l’arguait Pascal, le monde de nos vies tient en une seconde si ridiculeusement courte qu’on ne saurait se formaliser de l’abréger ».

La quête et l’interrogation spirituelles s’annoncent à mesure de l’évolution de cette évocation très philosophique de ce qui, au fur et à mesure, semble devenir l’enfance du monde en jouissant des permanences de son âge adulte avec Rimbaud pour référence heurtant la porte enfoncée d’une Eternité ouverte surtout dans l’organisation du Vivant car « tout chemin construit le marcheur ».

Sans doute existe-t-il un langage « à la Aubevert » aussi précis intelligemment bavard et référentiel d’une culture générale hors norme pour ce philosophe plutôt introverti, je crois, dans la vie « pratique » car « il se dit qu’en tout cœur, un coudrier pousse ».

Cette écriture proche de la Nature et assez vindicative pour elle fait penser au livre « les larmes du tigre » de Barjavel, avec cette même approche d’appréhender les sensibilités, notamment florales.

L’enfance serait-elle donc « cotylédonaire » de la Poésie, ce superbe et rare adjectif qu’utilise l’auteur parmi bien d’autres.

Ce livre n’est pas un livre mais un mémoire de tout ce qui fait ce poète en prose.

Les aquarelles de Michel VandenBogaerde accompagnent, avec une certaine lucidité lumineuse, ce livre exigeant construit sur une silencieuse table de travail qu’on image gigantesque.

Lire le livre 3 nuits d’affilée me permet de mieux comprendre ce poète aux comportements parfois épris de silence et d’introversion « sûr du bon droit de son sang, de l’élection de son Ame au concert des esprits ».

Si «  le temps est une barque chargée d’âges », la vie durant le poète se posera cependant la question de tout un chacun : « Qui suis-je ? Que sommes-nous ? ».

Patrick Devaux, Avril 2017

Le square

de Marguerite DURAS, éd folio

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Une femme, jeune, se pose des questions sur un avenir – banal – qu’elle devine et accepte comme déterminé.

Dans un square, elle fait la rencontre d’un homme mûr qui engage la conversation.

Plusieurs dialogues s’en suivent, chacun restant un peu sur ses arguments. L’homme d’expérience de vie tentera de changer non le cours du destin de la jeune femme mais sa manière d’engager l’avenir : « Mademoiselle, vous pourriez peut-être changer de famille, en choisir une où il n’y aurait pas de gens si vieux, où il y aurait des avantages, je veux dire des avantages relatifs, bien sûr ».

Le ton usité entre les protagonistes est poli et respectueux de part et d’autre, sans doute la volonté de Duras de susciter l’écoute, de précipiter de vrais dialogues.

Cet immense auteur respecté de tous est, il est vrai, une championne du dialogue se servant d’émotions retenues pour créer sa propre ambiance qu’on reconnait entre mille.

Son esprit « scénario » fait encore mouche dans ce livre à la fois étonnant mais prévisible dans ce qu’elle sait faire pour qui a lu d’autres de ses immenses chef- d’œuvre , comme par exemple « l’après-midi de Monsieur Andesmas ».

Sa jeune héroïne a le rêve – cher à Duras – et à bien d’autres de faire la rencontre de sa vie. Elle croit en ses objectifs. L’homme rencontré dans le square, qui a tout de même ses propres hésitations pour ce qui le concerne (sa vie passée), tente, à plusieurs reprises de la rassurer sur le non-déterminisme du destin : « Vous l’apprendrez plus tard, Mademoiselle. Il y a des gens comme ça qui ont tellement de plaisir à vivre qu’ils ne peuvent se passer d’espérer ». C’est une des phrases clés de ce roman ; peut-être même une des plus belles de Duras…

On connait bien d’elle « l’Amant » ou « Hiroshima mon amour » interprétés au cinéma.

Lisez le reste. J’ai plaisir à lire son œuvre, notamment quand je vais en Asie, son « pays » de cœur avec aussi la France, bien sûr… Elle reste, pour qui aime la Littérature, une romancière de référence.

Patrick Devaux, Mars 2017

Avec le temps

de Claude Cailleau, éd Le Pré de la Roche, 2007 (Poème,  113 pages)

 Accompagnement graphique de Marie-Thérèse Mekhali

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Il y a des absences qui en disent long sur la présence.

Les présences sont en nous malgré le temps chapardeur. Le temps qui passe à côté de nous serait-il une ombre incompréhensible et improbable à comprendre ?

Claude Cailleau se sert, en poète confirmé, de la lumière pour tenter d’y voir plus clair.

Dès la dédicace (non déterminée, sans doute pour susciter l’ouverture, une des idées de ce recueil touchant de la pointe de la plume plusieurs mondes) « il pleut sur la neige de vivre ».

On devine la lutte inégale, imparable.

Les souvenirs, depuis l’enfance, motivent le propos : « la chambre écoute les oreilles du monde réunies sous le même toit ».

L’aube répétée, attendue avec impatience, s’ouvre aux rideaux de la vie comme « le rêve en marche dans le sillon des italiques » et surtout dans la précision du vocabulaire où « le poète a ouvert des voies de connaissance ».

Eternelle voyageuse, l’écriture passe d’un monde à l’autre, écumant les déserts et dénouant autant de vagues.

Pour donner l’épaisseur de la pérennité à son propos, Claude inclut dans la démarche de grandes plumes invitées entre ses guillemets ; ses choix éclectiques ciblent ainsi une dizaine de créateurs du passé, citant Jacques Brel ou Reverdy (que l’auteur connait plus particulièrement, lui ayant consacré une étude).

Et toute une vie remonte ainsi au cœur : l’enfance, l’amour, les souvenirs : « Madame je suivais vos pas ensevelis trace de l’être dans la vague. La musique susurre encore à mon oreille son étrange mélodie de sel perdue dans les embruns du temps ».

Long poème écrit en « teste amour » comme on parlerait d’un testament aux souvenirs : « Arriverai-je à mettre de l’ordre dans mes mots ? ».

Ce « rêve étrange et pénétrant » cité par l’auteur en rappelant Verlaine en page 27 reflète parfaitement cette réflexion d’insérer la poésie dans le quotidien et son rappel dans le roulis des mémoires.

C’est bien là un travail assidu qu’a mis plus de 3 ans à écrire l’auteur de ce qu’on pourrait appeler une épopée poétique à l’instar de la célèbre d’Homère, sinon que, à travers, notamment ses références poétiques, c’est la poésie elle-même qui, à travers aussi la biographie de l’auteur, se confond dans ses propres mythes de temps, de lieu et même d’action, le souvenir suscitant la réflexion en boucle : « Elle était là dans la lumière de la pluie vivante oui. Et chaque fois qu’il pleut cette image revient comme une présence insatisfaite ».

« Le poète a glissé dans son livre un message. Heureux celui qui peut lire au-delà des mots » : voilà bien là l’intention de Claude qui se sert du poète pour révéler l’homme et, au-delà de lui-même, toute une époque.

L’esprit d’ouverture a cette permanence des « êtres de papier qui parlent si bien » puisque « enfants nous semions des cailloux pour les retours sur nos routes futures ».

Subsiste cette grande ouverture aux autres, observer les passants ou la mer, les arbres ou les oiseaux parce que « dans la pénombre de la mémoire il reste toujours un chemin à prendre ».

Patrick Devaux, Janvier 2017

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Mich' Elle Grenier | Réponse 26.01.2018 10.07

Monique
Une âme humble peint et écrit de pauvres livres ciselés comme des camés. Poèmes dépouillés un rien entr'aperçu .Mots grimés par le vent.
Merci.

Jeanne CHAMPEL GRENIER | Réponse 10.01.2018 11.26

MERCI PATRICK POUR CES RESPECTUEUSES APPROCHES, à la fois délicates et rendant compte de l'essentiel : la parole de l'autre. Jeanne CHAMPEL GRENIER

M.Christine Grimard | Réponse 31.01.2015 20.42

Merci Patrick pour cette synthèse éclairée, où votre propre sensibilité rejoint celle de l'auteur pour écouter l'âme du monde et la laisser éclairer notre route

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Commentaires

13.06 | 14:54

Merci c'est superbe

...
13.06 | 14:52

je découvre votre blog superbe vous être aussi sur Twitter je suis toujours le bog de marie Christine grimard

...
09.06 | 14:16

Bonjour,

Je souhaitais savoir à quelle adresse nous pouvions vous proposer des textes.

Bien cordialement,

PA

...
16.03 | 14:37

BONJOUR
J AI LOUPER A NUCERA JEUDI 15 MARS VOTRE SPECTACLES
AVEZ VOUS SVP UNE VIDEO OU ALLEZ VOUS LE REFAIRE D AVANCE MERCI

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